lieux communs (et autres fadaises)

mercredi 20 novembre 2019

son enfance et sa joie

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LA CORDILLERE DES SONGES
de Patricio Guzman

C'est, d'après ce que dit le réalisateur dans son commentaire en voix-off, le vingtième film qu'il a réalisé sur le Chili. Et le dernier volume d'une trilogie entamée par Nostalgie de la lumière (2010) et pourquivie avec Le bouton de nacre (2015).D'abord le désert, puis l'océan, et, finalement, ici, la montagne. A chaque fois envisagés d'un point de vue multiple : géographique, plastique et politique. Trois lieux spécifiques de la géographie (et de l'histoire) chilienne : le désert d'Atacama, l'Océan Pacifique, et, ici, la Cordillère des Andes. Et à chaque fois en rapport avec Pinochet et le coup d'état du 11 septembre 1973, qui renversa le gouvernement d'Unité populaire de Salvador Allende (merci l'Universalis).
Rien que les vues de la Cordillère des Andes (j'avais écrit des anges) justifieraient de voir le film tant elles sont à couper le souffle, à plus forte raison quand le réalisateur (dans son commentaire que j'ai trouvé très posé, articulé (trop ?) , comme s'il avait peur que l'on ne puisse pas tout comprendre) s'épanche sur ladite montagne, et s'attache à nous faire ressentir la façon -désolante- dont Pinochet n'a pas été seulement un tyran sanguinaire qui a fait disparaître des milliers d'opposants (enterrés dans le désert -film 1- jetés dans l'océan -film 2-) mais aussi celui qui est à l'origine de l'installation au Chili du capitalisme triomphant et autres joyeux néo-libéralismes.  (Ce dernier volet serait davantage géo-socio-économique qu'historio-politique.)
Patricio Guzman effectue un genre d'état des lieux du pays, plutôt démoralisant (mais comme partout ailleurs ou presque : les riches encore plus riches et les pauvres toujours plus pauvres, l'ordre des choses, quoi) et termine son constat en faisant  un voeu (qu'il chuchote à la fin dans l'oreille du spectateur : que son pays (le Chili) retrouve enfin son enfance et sa joie...)
On quitte donc la salle sur ce constat plutôt tristounet, quand les lumières de la salle se rallument -avant la fin du générique bien évidemment-, mais avec encore dans les yeux les étincelles générées par la vision de ces sommets majestueux, enneigés, et résistant -encore pour combien de temps ?- à la funeste connerie des hommes...

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mardi 19 novembre 2019

ocytocine

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LITTLE JOE
de Jessica Hausner

Oh oh l'étrange film... De la dame j'avais déjà vu Lourdes -chroniqué ici-) et aussi, avant, l'étrange Hotel dont je me souviens juste que la fin m'avait rendu plus que perplexe). Ici nous sommes dans un centre de phytogénétique (on s'emploie à créer de nouvelles plantes) dont rien que le décor nous transporte ailleurs : ambiances curieusement colorées (un critique a évoqué du Dario Argento en plus glacé, et c'est tout à fait juste) scientifiques en blouses vert pâle (parfaitement assorties au roux des cheveux de notre héroïne), et musiquette horripilante genre opéra chinois (enfin, musique qui tape sur les nerfs, et c'est tout à fait fait pour).
Notre héroïne donc, a fabriqué une plante, qu'elle a nommée affectueusement Little Joe, une plante rouge qui est censée apporter, via les phéromonoes incluses dans son pollen, le bonheur à son propriétaire, pourvu qu'il s'occupe bien d'elle : l'arroser, lui parler, la bichonner. Elle en a même rapporté une à la maison, en douce, pour offrir en cadeau à son fils, justement prénommé Joe.
On effectue les dernières analyses sur les éventuels risques allergènes du pollen de Little Joe, avant sa présentation à une Grande Foire des fleurs où on espère que sa présentation pourrait créer l'événement (et consacrer la réussite du labo).
Or voilà que vont commencer à se produire quelques phénomènes curieux qui vont amener Alice (la maman de Joe -et de little Joe-) à se poser des questions...
Paranoïa ? Un film qui évoque furieusement, (mais, dans les faits, très calmement) un classique des années 50, le fameux Invasion of the bodysnatchers (idiotement traduit en français par profananateurs de sépultures hihi), si vous connaissez vous avez saisi l'allusion, sinon je préfère vous laisser le plaisir de la découverte...
Un film d'horreur light à feu très doux (sans aucune image horrible), un film glacial/glaçant, tout en retenue, comme à distance, où pourtant l'inquiétude grandit à chaque plan ou presque. Et finit par du trop beau pour être vrai.
Comme il est dit à très juste (sous) titre sur l'affiche Le bonheur est contagieux.
A mi-chemin entre Le meilleur des mondes possibles (d'Aldous Huxley) et Un bonheur insoutenable (d'Ira Levin), pour vous donner une petite idée...

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la jolie affiche

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et la jolie fleur

 

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lundi 18 novembre 2019

frontières

BÂTARDS / DÉPLACEMENT

la dernière fois que j'étais venu voir de la danse à l4espace, je n'avais pas été conquis (le coup des plaques de placo), là je le fus, et doublement. Deux enthousiasmes, pour le prix d'un. Deux "petites formes" (30' chacune) juxtaposées, avec juste un entracte technique au milieu (10) pour installer/ désinstaller le plateau.
D'abord un duo, Michel Schweizer et Mathieu Desseigne, un qui parle et un qui danse, qui, dans BÂTARDS nous font un genre de mini-conférence sur... le barbelé, qui commence, drôlement, hors-plateau par un speech du danseur (on croit que c'est un nouvel intervenant de l'Espace, qui, papier à la main, nous évoque un projet culturel d'envergure impulsé par l'actuel ministre de la culture, mais également jacques Wingler, le fondateur de l'Espace justement... On est d'abord étonné, ému, puis débarque, hors-plateau aussi, l'autre zigoto, pantalon de cuir et urne funéraire sous le bras, tout sourire, qu'il pose (l'urne, pas le sourire) sur le rebord de la scène (et dont on ne connaître la finalité qu'à la toute fin, justement), et que se mette en place leur dialogue clown blanc / Auguste, avant qu'ils ne montent tout deux sur scène.
Mathieu Dessaigne est danseur et acrobate (son cv précise qu'il est passé par la Compagnie C de la B. d'Alain Platel) et joue de son corps virtuosement (c'est même au-delà de ça...) pendant que Michel Schweizer, imperturbablement ou presque, nous fait un exposé sur l'histoire du fil de fer barbelé...
C'est... juste parfait. Le corps de l'un, les mots de l'autre se répondent et s'accompagnent. Ce que fait Mathieu Dessaigne est proprement époustouflant, et agit comme un contrepoint drôle, surprenant, aux propos de plus en plus fumeux, ampoulés, et vides (bref, amphigouriques)  de notre imperturbable conférencier en pantalon de cuir. les deux se complètent à merveille : on n'a d'yeux que pour le danseur, et on prête l'oreille au disserteur.
Jusqu'à l'image finale, d'une douceur et d'une tendresse qu'on n'aurait pas vraiment pu soupçonner. Un grand moment.

(à l'entracte, les machinos, dans la pénombre, vident la scène, ôtent (déscotchent et renroulent) les tapis de sol juxtaposés qui faisaient un espace immaculé et ne laissent qu'un espace vide, plateau nu nu avec juste deux enceintes sur pied au fond et une paire de bottes).

Déplacement, le solo du chorégraphe Mithkal Alzghair. Dans un silence religieux, il entre sur scène portant un drap blanc plié qu'il pose au sol (et auquel il ne touchera plus), puis marche jusqu'au centre du plateau pour enfiler les bottes, avec lesquelles il se mettra à marcher sur place, d'abord martialement, puis à danser, à rythmer, à marcher, dans un solo très physique (et pendant très longtemps sans musique, juste le bruit des bottes et la respiration du danseur) et, dans son dépouillement, très impressionnant, où le chorégraphe, avec très peu de choses (une paire de bottes, une chemise) parvient à évoquer/recréer son pays, la Syrie, et surtout la guerre, dans une chorégraphie asphyxiante de beauté (les pas traditionnels, les danses, puis  la violence, le conflit, la souffrance, et même la mort). On est scotché. A chaque nouvelle étape (quand il enlève sa chemise, quand il ôte les bottes, quand il se dépêtre de son pantalon) l'émotion grandit. c'est très fort. Une proposition a priori très éloignée, par le ton et la manière (tout ça sans un mot, juste le corps) des Bâtards de la première partie, mais qui, pourtant, rejoint son propos et le complète parfaitement. Yin yang. Oui, complémentaires.

Je suis sorti de là ravi.

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dimanche 17 novembre 2019

tête de pigeon

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HÉRÉDITÉ
d'Aris Aster

Pas vu au cinéma mais à la maison. Ca faisait quelques temps déjà que je l'avais récupéré (même si en VF) et que les diverses critiques (spécialisées, le film est classé en épouvante/horreur par allocinoche) enthousiastes m'avaient donné envie d'y jeter un oeil  (mais comme j'avais peur d'avoir peur, il fallait attendre le moment propice, et là, justement, ça pouvait le faire et donc je me suis lancé).
D'abord, savoir reconnaître quand on se plante : je trouvais que Jessica Chastain était vraiment une actrice intense et surprenante, et comment donc avait-elle fait pour se faire cette tête et qu'on ne la reconnaisse pas ? Normal, ai-je appris en lisant le générique de fin, puisque ça n'était pas elle, mais Toni Collette, une autre actrice  que j'aime bien (Muriel, Little Miss Sunshine, The Hours).
La bande-annonce fait comprendre que le film va faire flipper sa race, et, de ce côté-là il tient plutôt bien ses promesses. Ca commence par un enterrement, celui de la grand-mère, dont on apprend assez rapidement que c'était une drôle de bonne femme (mais vous vous doutez bien qu'on n'a pas fini d'en entendre parler, de la mère-grand..., et que la chevillette va être bientôt être tirée...), puis on va s'intéresser au reste de la famille : la maman (Toni Collette), qu'on pressent un peu tourmentée (et la suite nous prouvera qu'on avait raison), qui construit des maquettes un poil anxiogènes où elle reconstitue des scènes de vie (la sienne) avec des décors et des personnages miniatures, le papa (Gabriel Byrne) qui lui porte sur le front l'étiquette "normal", la jeune soeur Charlie (dont on sait tout de suite qu'elle est bizarre et même plus) et le frère aîné, Peter, aussi joli grand brun (ténébreux), que grand amateur de beuh...
Le film démarre doucement, tranquillement, prend son temps, pose le cadre, y installe les personnages, à la façon de Rosemary's baby, dont le réalisateur évoque l'influence (et ne fait pas que l'évoquer, d'ailleurs...) et est même suffisamment malin (le réalisateur) pour construire une intrigue pleine de zigzags et de demi-tours au frein à main, réussissant d'une scène à l'autre à nous déstabiliser, en utilisant fort intelligemment son décor de maison de poupées, et la musique qui va avec (très très bien, la musique), pour mettre en place un genre d'exercice de style sur la frousse au cinéma, avec montée progressive (par paliers) de l'angoisse (on passe de l'étrangeté à l'inquiétante étrangeté, puis à la très inquiétante étrangeté, puis à la terrifiante etc.) qui culmine, pour moi, dans une scène (flippante sa race comme l'avait promis la bande-annonce) où le fils se réveille en sursaut dans une maison où personne ne répond à ses appels... et avance tout seul dans un couloir de plus en plus sombre (avec, là encore un clin d'oeil manifeste, et pour moi flipantissime, au Rosemary's baby déjà cité).
Le réalisateur est un doué, un roublard, un malin, n'abusant ni des images-choc ni des jump-scares (le bouh fais moi peur! des films d'horreur pour ados, destiné à vous faire sursauter un grand coup sur votre siège - ça je déteste- hélas désormais si tristement banalisés, industralisés...) Même s'il est (souvent) question de têtes coupées (et donc, fatalement, de corps sans têtes), de sorciers, de démons, de conjuration, Aris Aster  utilise pour nous faire flanquer la trouille des choses aussi simples et prosaïques qu'un carnet de dessins ou un claquement de langue (si si! ça c'est vraiment une très bonne idée). Et, bien sûr, les maquettes de Maman... D'expérimentations occultes en livres de sorcellerie avec des passages soulignés au crayon de papier (clic clic Rosemary's baby, hein), de pendentif ésotérique en album-photo révélateur, de cauchemar en cauchemar dans le cauchemar (ça aussi j'aime bien) le film gravit la même pente escarpée que, tiens, Une nuit sur le Mont Chauve, pour culminer dans une scène finale de folie furieuse - la folie, c'est dans la tête que ça bat...- (que j'ai trouvée d'abord un peu too much, puis, finalement, parfaitement réussie et justifiée -et là je claque de la langue à votre égard, en vous regardant dans les yeux, prosternez-vous à mes pieds ô vous misérables lecteurs...-) Efficace donc (j'ai rallumé la lumière dans la pièce à côté, et je suis allé vérifier que la porte d'entrée était bien fermée à clé, avant, justement, cette fameuse scène finale) Il faudra que je voie le Midsommar suivant du même réalisateur...

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noir c'est noir, hein ?

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samedi 16 novembre 2019

scanner à diapos (9) un peu comme ça vient...

(jolis messieurs du temps jadis...)

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Arf & Al (Louisville, KY)

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Bernard C.

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Christian L.

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Cliff S. (from N-Y, mais à Gray)

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David M. (Cleveland, OH)

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Jean-Hugues M.

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Laurent D. (Bolandoz)

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Maurice B

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Peter M. W. (Cleveland, OH)

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Serge D.

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vendredi 15 novembre 2019

de l'autre côté

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L'ANGLE MORT
de Pierre Trividic & Patrick-Mario Bernard

Deux films acid* la même semaine (avec les jolis documents qui vont avec) vraiment c'est fête! Sauf que, hier soir pour NE CROYEZ SURTOUT PAS QUE JE HURLE nous étions 3, et là, cet après-midi, j'étais carrément 1, tout seul, séance privée... Ca donnerait presque envie de baisser les bras et de rendre son tablier...
Trividic et Bernard ont réalisé quatre films (dits "de cinéma") ensemble, -plus un documentaire sur Lovecraft pour la télé- depuis l'intriguant Ceci est une pipe, et ce même épithète peut d'ailleurs  s'appliquer à chacune de leurs réalisations.
Ici, ils ont choisi un thème qui a déjà généré quelques classiques du cinéma, avec une imagerie bien spécifique : l'invisibilité. Ici, les deux réalisateurs prennent un peu le truc à rebrousse-poil puisque leur héros a un peu de mal à gérer ce pouvoir dont il semble presque affligé. Contrairement aux autres versions, le jeune homme a deux particularités : il est noir (ce qui n'a rien de rédhibitoire) mais, surtout, on le voit tout le temps, (la caméra l'accompagne) même lorsqu'il est invisible, comme lui même se voit (il a besoin d'un reflet pour savoir s'il est visible ou pas). (Tiens, ça me fait penser qu'un autre et très joli film a récemment abordé ce thème, le lyrique Vif-argent de Stéphane Batut, notamment lors d'une scène "en appartement" quasiment symétrique entre les deux films.)
Dominick (Jean-Christophe Folly, très bien) a quelques soucis car son don a l'air de décliner, de clignoter, de le lâcher, et il est contacté par un autre garçon qui souffre des mêmes problèmes (être doué d'invisibilité et sentir que le pouvoir est en train de disparaître) mais qu'il fuit avec obstination et refuse d'aider (du genre "chacun sa merde, débrouille-toi tout seul comme un grand..."). Dans le même temps il a des soucis avec sa copine Vimeka (isabelle Carré), à qui il n'a pas parlé de son pouvoir, et qui comprend de moins en moins bien sa présence à éclipses, et il fait la connaissance de la très jolie  (normal, c'est Golshifteh Faharani) voisine d'en face,  qui a la particularité d'être aveugle (et qui va donner lieu aux plus touchantes scènes du film).
Le problème récurrent, pour Dominick c'est que, pour être invisible (quand le pouvoir n'est pas défectueux) il faut être nu (ce qui est plutôt plaisant pour le spectateur, même si les réalisateurs n'abusent pas de la situation et ne nous submergent pas sous les QV), et que, quand on marche nu à l'extérieur, en ville surtout, on se fait mal aux pieds... (très bien cette idée d'insister sur les désagréments physiques "concrets" liés à ce qui semble être a priori un pouvoir génial... Comme quoi on n'a rien sans rien).
Le cinéma des deux réalisateurs n'est pas un cinéma forcément aimable mais un cinéma remarquablement intelligent (je le situerais quelque part entre ceux de Claire Denis et Vincent Dieutre), un cinéma qui fait confiance à ses spectateurs, en leur capacité, à, justement (on y revient) leur faire confiance. Une confiance absolue, une confiance aveugle, oui.
S'il y est très souvent question d'amour, juste ce n'est pas celui est dûment habituellement normé étiqueté répertorié  au cinéma, entre bluette et roucoulades. L'amour selon Bernard & Trividic n'est pas forcément ni solaire ni joyeux, il est douloureux, il a les pieds qui saignent. Il est physique et pourtant extrêmement cérébral (ça doit être ça qui me le fait tant aimer).
Un film très intelligemment (sensiblement ?) construit, de telle sorte que plus il progresse et plus il vous fait proche de lui. Irrémédiablement. Fort, ça.

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Même remarque que pour NE CROYEZ SURTOUT PAS QUE JE HURLE : Si vous êtes intéréssé(e) par des dépliants ACID, il nous en reste encore quelques-uns...

 

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jeudi 14 novembre 2019

scanner à diapos (8) un peu comme ça vient

je ne sais plus quand je ne sais plus où en noir et blanc
(la Suède et Le Soler)

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mercredi 13 novembre 2019

la mouche

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J'AI PERDU MON CORPS
de Jérémy Clapin

Sidérant.
Parfaitement sidérant. De l'animation pour adultes. Et qui nous traite comme des gens intelligents. Un film d'animation avec une main qui se carapate, oui, comme dans la Famille Adams et dont on suit les pérégrinations, de très près et dans une ambiance de film noir...
Avant de le voir, on s'interroge, on se demande, on gamberge... Et dès que ça démarre on n'a plus le temps de se poser des questions, tellement on est embarqué par la narration de cette histoire (de ces histoires). Parallèlement aux déambulations de cette main baladeuse on va suivre l'histoire du jeune Naouphal, livreur de pizzas de son état, (...), qui nous sera délivrée progressivement, en strates en bouffées temporelles aujourd'hui / hier / avant-hier, qui nous permettent de remettre en place les morceaux du puzzle (le film mérite d'être vu plusieurs fois tellement il est d'une richesse narrative, graphique, cinématographique, incroyable).
C'est incroyablement chiadé, et ça provoque un sentiment de jubilation de spectateur rarement atteinte à ce niveau (en tout cas, pour un film d'animation).
Non seulement la qualité de l'animation laisse pantois, mais la façon dont le réalisateur (dont c'est rappelons-le, le premier long-métrage) fait appel à l'intelligence du spectateur est extrêmement stimulante. Il ya tant de choses à regarder, tant de détails signifiants auxquels faire attention qu'à la fin du film, Dominique m'a parlé de choses que je ne me souvenais pas d'avoir vues (j'y retournerai, avec un immense plaisir, lorsqu'on le programmera, en décembre, dans le bôô cinéma...).
Encore une précision : tout ça n'est pas très joyeux ni guilleret (on n'est pas au niveau de tristesse du Tombeau des Lucioles, mais bon, tout ça est quand même sujet à tirer la larmichette -et même, autre fait rarissime, une scène où je me suis caché les yeux, oui oui...)
Du top 10, donc, avec une grande évidence.
On peut faire la fine mouche (pardon, la fine bouche) comme le critique de Libé (qui ne se fend que d'un pingre ***, tout en bas de la liste des ****** (12) et des **** (13) en écrivant "Mais à mesure que J’ai perdu mon corps se fixe dans une intrigue (en l’occurrence une romance) et qu’il élargit son cadre en délaissant ses plans très serrés, le film semble se dévitaliser, se figeant jusqu’à la calcification dans une poésie très convenue." mais c'est dommage d'être à ce point cul-serré (et de bouder son plaisir).
Mais c'est vrai que j'ai été beaucoup plus émerveillé par la première partie du film, celle de la main, que je trouvée, je le rappelle, parfaitement sidérante. Mais quand même faut pas pousser hein... Tout ça est sans conteste d'un très haut niveau.

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mardi 12 novembre 2019

popcorn

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MONROVIA, INDIANA
de Frederick Wiseman

Premier film de notre cher Mois Du Doc, et première séance, une ptite dizaine de spectateurs, pas mal pour un film de 2h30 programmé à 20h15, surtout qu'aucun des horaires de séances pour ce film -horaires pourtant fournis par le bôô cinéma lui-même en personne si je peux dire, et donc ainsi annoncés à nos adhérents- n'était juste, ni le jour ni l'heure, quand même il faut le faire... Oui, j'en suis toujours énervé!).
Fred Wiseman, observateur de l'Amérique. Un petit patelin de l'Indiana observé, donc à la loupe. Le montage alterne des successions de plans très brefs, souvent de quelques secondes (souvent les lieux et les choses) et des plans-séquences beaucoup plus longs (et ressentis parfois comme (beaucoup) trop longs), présentant en général les hommes et les institutions.
God bless America...
C'est vrai que, comme le faisait remarquer goguenard un spectateur à la sortie, God est là souvent...
Comme il l'avait fait il y a pile vingt ans avec Belfast, Maine (mais là en 4h08) a posé ici sa caméra et a tout enregistré, ou presque. Tout ce qu'on voit, tout ce qu'on fait, tout ce qu'on dit. Sauf une chose. Une seule, mais énorme.
Qui est un peu le paradoxe du film : en voyant Monrovia, Indiana sans avoir rien lu dessus, le spectateur lambda (en ce qui me concerne, je serais plutôt le spectateur mu ou nu hihihi) verra un portrait objectif de l'amérique profonde, bien profonde oui, rurale, agricole, bigote, obèse, bien-pensante, puritaine, portée sur les armes la malfouffe grasse et les bondieuseries, l'amérique de tout-un-chacun, moyenne, quoi.
Sauf que.
Cette ville-là n'a pas été choisie tout à fait par hasard par le réalisateur. On apprend dans le dossier de presse (et dans les critiques des journaux) qu'à Monrovia, Indiana, aux dernières présidentielles, on a voté Trump à 76%. Ce qui laisse peu de place à la rigolade, n'est-ce pas ? Du coup le fameux spectateur mu ou nu regarde tout ça avec un oeil un peu plus critique, cherchant de quelle façon cet éclairage nouveau modifie sa perception des choses (et de repenser, alors, par la tangente à hannah Arendt et sa banalisation du mal...)
Le film est fascinant (même si certaines scènes peuvent en sembler un peu longuettes, je pense à celle de l'intronisation chez les Francs-Maçons, ou celle de l'opération vétérinaire, ou celle de l'homélie funèbre) en ce qu'il nous présente toutes les choses sur un pied d'égalité (de neutralité).
Et donc pour conclure ("quand les hommes vivront d'amour...") je ne me priverai pas du plaisir de citer, sur un pied d'égalité (de neutralité) Les Cahiaîs : "Par cette insistance discrète du regard Wiseman parvient à déstabiliser la cohérence du mythe de l’américanité, et non simplement à le retourner, en y ramenant une part de mouvement, d’étrangeté surnaturelle qui fait se fissurer l’image d’un « monde » tournant sur lui-même."
et Popositif : "La grande réussite de Monrovia, Indiana est d'être un grand film politique qui n'aborde jamais frontalement son sujet. Avec son sens de l'esquive non dénué d'humour, le cinéaste poursuit son impressionnant portrait de l'Amérique contemporaine et confirme que son dispositif est aussi pertinent au champ qu'à la ville.", pour une fois d'accord, étreinte fraternelle avec chacun leurs ***** de rigueur, regardant ensemble dans la même direction (oui, c'est du Love story).
Rien que pour cet exploit, bravo Wiseman!

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lundi 11 novembre 2019

je pars

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NE CROYEZ SURTOUT PAS QUE JE HURLE
de Franck Beauvais

Un choc, une autre perle dans un semaine cinématographiquement anthologique (après J'ai perdu mon corps et avant L'Angle mort). Un "film de mileu", incontestablement, pour lequel, quand je me suis installé, j'étais tout seul dans la salle, et je m'apprêtais donc à une séance privée, quand Claude W. a surgi dans le noir, me faisant bondir de mon siège d'une dizaine de centimètres tant j'ai été surpris quand elle s'est soudain matérialisée derrière moi, puis une autre personne, que je ne connaissais pas (mais c'est quand même très rageant quand je pense aux centaines de documents acid que j'ai déposés à la caisse, au vu du peu de résultat produit...)
Le film est programmé dans le cadre de notre "mois du Doc", même s'il ne s'agit pas vraiment d'un, ou alors un "autodocumentaire", comme le Ce répondeur ne prend plus de messages d'Alain Cavalier, une observation minutieuse de sa propre douleur, une auscultation, sauf que, là ou Cavalier se filmait lui-même (même si le visage entouré de bandages), Franck Beauvais utilise les images des films des autres. Plus précisément des quatre cent films qu'il a visionnés pendant une période donnée, celle qui a succédé à une rupture amoureuse et a duré jusqu'à son déménagement (les derniers mots du film sont Je pars). Une période qu'on peut définir comme dépressive. La bande-son du film n'est constituée que de la voix de Franck Beauvais qui dit, de façon assez neutre, le texte qu'il a écrit (le texte a été édité et peut être commandé pour 8€ chez Capricci, qu'ils en soient remerciés) à propos de cette rupture et de ce temps qui l'a suivie.
Mon copain Philou avait un jour dit  "ce qui est important, c'est ce qui n'est pas important..." (je ne sais plus si c'était à propos de photos ou de textes) et cette formule, mi-sérieuse mi-boutade, que j'ai tant aimée que je l'ai faite mienne, s'applique ici à la perfection.
Il y a donc une voix, et il y a des images (prises dans les 400 films dont la liste exhaustive est donnée dans le générique de fin, dont je ne connaissais d'ailleurs pas la moitié), et c'est à un incroyable travail de titans que se sont livrés le réalisateur et son monteur, pour organiser cette quantité monstrueuse de matière filmique dont ils disposaient. Ahurissant. Le sentiment de sidération était un peu voisin de celui éprouvé à la vision intégrale (24h! je l'ai fait!) du mythique The clock de Christian Marclay, même si l'enjeu n'est pas du tout le même : Marclay montrait le temps qui passe, tandis que Beauvais montre les films qui passent, les extraits, les fragments, les détails. Les à-cotés. Mais il s'agit bien ici d'une symbiose entre ce qui est dit et ce qui est montré. Parfois ensemble et parfois séparément.
Ce film est un incroyable tour de force, partant du plus intime, individuel, personnel (un homme parle de lui) pour aller vers le collectif, le commun, le tout un chacun (et nous permettant, à chacun d'entre nous, spectateurs, de nous (re)faire notre propre film, nos propres films plutôt, d'inventorier les fantômes qui viennent à notre rencontre lorsque nous franchissons le pont, tout ça en soixante-quinze minutes), faisant du cinéma, en tant que tel, tout et son contraire : le poison et le remède, la blessure et le pansement, la souffrance et la jouissance (et bien sûr le souvenir et l'oubli).
Un film important, un film essentiel (au sens propre).
Un film à voir, et à revoir, et à re-revoir.
(mardi, ticket naranja, j'y retourne)
Top 10

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pour celles et ceux que cela intéresse, nous disposons encore, au local de not assoc', d'un certain nombre de documents acid sur le film (et j'aime énormément l'affiche)

J'y suis retourné, ce mardi, avec Catherine (on était, cette fois, au moins 7, dans, allez savoir pourquoi, une des salles les plus gigantesques du bôô cinéma), et je confirme tout le bien que j'ai pu en écrire ci-dessus. J'ai reçu ce jour le petit livre rouge avec le texte intégral (et une préface de Bertrand Mandico) édité par Capricci, et c'est drôle comme en le lisant surgissent (parfois) les images que le film avait accrochées sur certaines phrases. Oui, un film à revoir.

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