vendredi 18 mai
grande bouffe
NOTRE PAIN QUOTIDIEN
de Nikolaus Geyrhalter
Depuis le temps que j'en avais envie, j'ai enfin réussi à voir ce documentaire, frère de WE FEED THE WORLD, (déjà vu en prévisionnement) mais, lui, cette fois, sans paroles ni musique. Muet, mais éloquent. Là où WE FEED THE WORLD interviewait, informait, quantifiait, dénonçait, s'emportait, NOTRE PAIN QUOTIDIEN ne fait que montrer. Avec une apparente et silencieuse objectivité. Mais il le fait de façon à la fois belle et terrible. Belle parce que c'est un film d'artiste, plastiquement et graphiquement (les images et les cadrages sont toujours rigoureusement composés), utilisant souvent la perspective (lignes de fuite, oui, c'est exactement celà dont il est question, de fuite en avant, de fuite éperdue) et la symétrie axiale pour structurer des images qui deviennent - le montage lui aussi a été extrêmement bien pensé - de plus en plus terribles.
Il est question d'alimentation et, donc, de produits alimentaires. Qu'ils soient végétaux ou animaux, on assiste à la succession immuable des phases : germination (naissance) / croissance (nutrition) / récolte (abattage) / conditionnement (préparation). Qu'il s'agisse d'un concombre, d'un poulet, d'un saumon, d'une vache, ou d'une pomme, l'aliment (puisque tel est bien son nom générique) est traité par l'humain (qui la plupart du temps semble bien minuscule dans ces décors démesurés) avec le même respect et la même indifférence. Pas d'états d'âme. Il n'est question que de production, et en quantité. Remisez au placard ces visions illusoires (je parle encore une fois pour moi) des potagers d'antan, des vergers familiaux riquiquis, des basses-cours et des étables à dimension humaine... et des maraîchers, et des quatre-saisons, et de la criée. Ce monde-là hélas, est caduc. Out! Kaputt!
On est de plus en plus, d'accord, alors c'est normal, il nous faut de plus en plus à bouffer. Mais tant que ça ? Et à quel prix ? Nikolaus Geyrhalter nous parle des nouvelles chaînes alimentaires, celles de l'automatisme et de la démesure, celles de la surproduction et de l'industrialisation, il nous les montre, sans froncer les sourcils, sans se pincer le nez, sans faire les gros yeux. On y apprend beaucoup de choses, (il y en a même qu'on ne comprend pas tout de suite) notamment sur certains métiers pittoresques dont on n'aurait peut-être pas soupçonné l'existence : castreuse de porcelet, récupérateur de sperme de taureau, trieuse de poussin, cueilleur de concombres en hauteur.
Au spectateur donc de faire son marché, et de réagir - ou pas - face à ces images industrieuses, la plupart du temps, je l'ai dit déjà, tirées au cordeau, (mais tirant parfois éprouvantes : je me suis voilé la face quelques fois) qui se déroulent, imperturbables, comme une bande de papier pour orgue de barbarie. Avec ouf! des pauses, des respirations, qui toujours sont humaines. Qui cassent la croûte, sur (ou juste à côté de) leur lieu de travail, seuls le plus souvent, ou en tout petit groupe. Qui tchatchent pendant une pause, un déplacement (je n'avais jamais vu de mine de sel). Il y a encore un peu besoin de l'élément humain dans ce secteur...
Le film s'ouvre et se ferme sur un homme en train de nettoyer, et fait donc comme s'il plaçait entre ces parenthèses hygiéniques l'horreur tranquille et la beauté définitivement déshumanisée (quoique, pas toujours... il y a notamment un petit ramasseur de poivrons jaunes, torse nu avec la combi ouverte jusqu'en dessous du nombril qui, lui, est bien humain très humain miam) qu'il nous aura dépeintes pendant ses quatre-ving douze minutes. Comme pour revenir à la réalité, comme un atterrissage en douceur (en douleur ?), comme pour laver un peu aussi la mémoire du spectateur. (Oups! Qui a dit "kärcher" ?)






