EDEN A L'OUEST
de Costa-Gavras

Elias vient, littéralement, de nulle part. Enfin, d'un pays jamais nommé, quelque part à l'est, qu'il fuit clandestinement pour aller voir à l'ouest si les mirages qu'on lui a fait miroiter existent bel et bien. C'est au  récit de ses aventures (on serait quelque part entre l'Odyssée et les aventures picaresques de Lazarilllo de Tormes) que nous convie Costa-Gavras, sur un ton de comédie (sociale) qu'on ne lui avait pas vraiment connu jusque là, et qui surprend plutôt agréablement.
Elias (Riccardo Scamarcio, plutôt mimi) a donc pris un bateau, avec d'autres clandestins, bateau qui va être arraisonné par les forces de l'ordre (omniprésentes d'un bout à l'autre du film). Il saute donc à l'eau et nage toute la nuit. Pour se réveiller sur une plage naturiste. Il laissera donc là ses oripeaux d'origine pour rentrer dans la peau du personnage, personnage qui justement ne va cesser de se transformer en fonction des gens qu'il rencontre, à la fois par les vêtements qu'il porte (ou l'identité qu'on lui prête) et par l'attention (le désir ?) qu'il génère. Clandestin, naturiste, bagagiste, plombier, latin lover, assistant d'un magicien, il change à chaque fois de rôle, il joue à être celui qu'on a envie qu'il soit, lors d'une série de rencontres successives qui vont lui permettre de passer chaque fois au niveau suivant, dans ce looong périple dont l'issue finale clignote au loin comme un eldorado de pacotille : Paris, le Lido...
Elias doit toujours avancer, dans ce grand jeu de l'oie (autant que de loi?) géographique, avec la contrainte perpétuelle de ne pas se faire arrêter par les gendarmes, les policiers, les douaniers, les flics, la maréchaussée, les poulets, bref tout ce qui de près ou de loin évoque la loi (et le respect de) et porte un uniforme,  et il n'arrêtera donc pas, tout au long du film, de jouer à cache-cache avec eux. (Je le redis, le ton du film est plutôt badin).
Et, comme au jeu de l'oie, chaque nouvelle case révèle une bonne (ou une moins bonne) surprise, ce sont les gens qui vont -plus ou moins- l'aider : un directeur d'hôtel, une touriste, un magicien, une paysanne, un couple de nouveaux riches, un couple de camionneurs, un sdf, etc, avec, à chaque fois une idée plus ou moins avouable derrière la tête, et qu'on pourrait nommer le désir (au moins pour le directeur, la touriste, la paysanne, les routiers...), mais sans que celui-ci soit forcément concrétisé. Une gueule d'ange, donc, avec des yeux splendides et un petit cul qui ne l'est pas moins, passe ainsi d'attente en convoitise, de baiser fougueux en contemplation silencieuse et admirative, c'est selon...
Elias est conscient de l'émoi qu'il suscite, et fait pourtant, la plupart du temps, comme s'il ne s'en apercevait pas. Cette fausse candeur est son alibi, tout comme la destination finale de son voyage n'est qu'un leurre. Mais le film est ainsi fait que, plus on se rapproche de Paris et plus l'intérêt qu'on porte à notre héros s'émousse doucettement. On connait le processus. On continue tout de même à sourire. On sait qu'il va être un peu secouru, puis encore un peu roulé dans la farine, puis de nouveau aidé, et de nouveau pas aidé, jusqu'à ce qu'enfin se réalise cette rencontre ultime qu'il avait appelé de tous ses voeux, et qui finalement  lui rapporte  beaucoup moins que ce qu'il avait espéré. A moins que... Ce n'est pas tout de même pas donné à tout le monde de faire pailleter la Tour Eiffel...

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