LA FEMME SANS TÊTE
de Lucrecia Martel

Et de trois! Décidément, le cinéma argentin aura fait chez nous dans le bôô cinéma, un sacré triplé! Entre le bleu et énervé La sangre brota et le minimal et ensoleillé La fenêtre, voici La femme sans tête, qu'on pourrait dire à mi-chemin de l'un et de l'autre.
Un film... poreux, malléable (meuble ?) où l'image se fait contaminer (parasiter ?) par le son, le récit par l'extérieur, les personnages les uns par les autres... Si Chabrol rencontrait Cortazar... si vous voyez ce que je veux dire, avec peut-être un zeste de Lynch pour aciduler les papilles ?

Un groupe de gamins court (avec un chien) le long d'un canal / un groupe de femmes (vont chercher des gamins à l'école? ) parlent beaucoup, en tout cas / l'une d'elles, (qui vient de se faire une couleur, on ne peut pas ne pas la remarquer, elle est blonde) monte dans sa voiture, roule le long du canal vu en ouverture, et, dans un moment d'inattention, percute quelque chose / elle ne sort pas de la voiture, finit par redémarrer et rentre chez elle, comme si de rien n'était / ... à partir de ces trois scènes, l'histoire se crée.

On va suivre (tenter de) cette femme pendant tout le film (qu'elle traverse, gracieusement somnambulique -j'ai beaucoup aimé cette actrice- ) et (tenter de) comprendre autant ses réactions que celles, en chaîne, que cet accident va provoquer autour d'elle ("il ne s'est rien passé..." lui répètera son mari). Lucrecia Martel filme incontestablement bien ce "presque rien" scénaristique, en soignant ses cadrages, en peaufinant ses plans, et parvient, une fois de plus à instiller le malaise qu'on avait déjà pu ressentir face à sa Niña santa.

Il est question bien sur, de culpabilité, (ou pas) de violence (celle de l'accident, mais aussi celle des rapports sociaux ou familiaux), de reconstitution, ou plutôt de déconstitution (de la même façon que, dans Blow-up on assistait à l'apparition (au surgissement)  d'un crime hypothétique par un détail d'une photo agrandie, lici, on aiisterait plutôt à la démarche inverse, la disparition d'un meurtre -potentiel ?- par l'effacement successif de toutes les traces) et également de diversion, la réalisatrice nous laissant le choix entre différents itinéraires (avec les inévitables fausses pistes et autres voies sans issue ).Amnésique ? Ecervelée ? Inconsciente ? Les trois en même temps ?

Le spectateur est souvent (volontairement) égaré, comme perdu dans un lieu inconnu où il chercherait des panneaux indicateurs pour tenter de retrouver son chemin, et assiste à des scènes, rencontre des personnes , face auxquelles il ne peut émettre que des hypothèses. Le cinéma argentin nous démontre encore une fois le grand écart qu'il est capable de faire entre la description réaliste d'une société contemporaine et le recours à une forme très personnelle de fantastique, discret, souterrain, mais quasiment omniprésent, qui fait que tout ou presque peut (ou ne pas) arriver...

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