LE ROI DE L'EVASION
d'Alain Guiraudie

Bon, j'avais tout de même fait 200 bornes aller/retour pour le voir celui-là (heureusement je n'étais pas tout seul) et, quand la lumière s'est rallumée, on s'est regardé je dois dire un peu interrogativement... Bon, heureusement que le film s'achève de cette façon-là sur cette scène-là, comme une quintuple cerise, qui le  couronne, le justifie, lui donne toute sa saveur, sa raison d'être... Avant, on aura eu des hauts et des bas,  des plongeons et des plats, des appels d'air, des trous noirs, des passages à vide et d'autres plus... guillerets.
Le cinéma de Guiraudie, il faut bien le reconnaître, tient un peu du rodéo, il faut parfois s'accrocher et souvent lutter pour ne pas se laisser désarçonner. Une intrigue... mince (une gamine de 16 ans tombe follement amoureuse d'un homosexuel obèse de 40, son père n'est pas d'accord, la police intervient) qui sert en quelque sorte de fil blanc, de mac guffin, de vitrine, de prétexte, et à laquelle d'ailleurs on a un peu de mal à croire (et donc à s'intéresser).
Avec en contrepoint une autre intriguette, concernant la production illicite de dourougne, une spécialité locale cultivée en douce (et en plein milieu de la forêt, une racine au goût "de pomme de terre de kiwi et de vanille", un aphrodisiaque local et rien que naturel, qui produit de sacré effets sur tous les mâles du coin. (Et les occasions ne manquent pas ! Ca, j'adore, dans les films de Guiraudie, on a l'impression que, dès que deux mecs se croisent, ils peuvent aussi facilement se rouler un patin et commencer à se tripoter que boire l'apéro  en tapant la discute...)
Tout ça fait un peu short au point de vue scénar, mais l'histoire racontée est heureusement servie par une distribution véritablement extraordinaire : Guiraudie donne l'illusion qu'il a posé sa caméra dans un village du sud-ouest et qu'il n'a fait qu'enregistrer tous ceux et celles qui passaient devant, tellement ils semblent authentiques  et confondants de naturel, alors que pas du tout du tout : c'est tout du faux, du reconstitué, du joué par des comédiens, des vrais comédiens, qui livrent (et c'est valable je le répète pour l'ensemble des acteurs) une composition que Téléramuche pourrait qualifier de jubilatoire, et qui est incontestablement le point fort du film.
Comme d'hab', c'est globalement assez déjanté (même si, cette fois-ci, on évolue dans  un univers "normal" a priori, avec des gens ordinaires, qui font des métiers normaux et portent des noms ordinaires et des vêtements normaux (quoique la demoiselle s'appelle Curly Durandot et que le gros monsieur passe la moitié du film à courir en petit slip bleu...), plutôt rigolard (même si on y parle de choses qui pourraient passer pour graves) et finalement assez tendre.
Ce cinéma-là (celui de Guiraudie) est vraiment pour moi fifty fifty : aussi attendrissant qu'énervant, aussi  abouti qu'approximatif, aussi réaliste qu'irréel, aussi militant que documentaire, aussi culotté que prude, mais, comment dire,  le positif finit par l'emporter sur le négatif (je suis ici les conseils de mon amie Dominique). Et comment pourrais-je ne pas aimer quelqu'un qui érige les amours homosexuelles comme  normalité, et surtout entre mecs "hors normes" (hors ghetto et hors catalogue, plutôt : des vieux des ventrus des débraillés des rustiques des ordinaires des charnels des... vrais, quoi, juste normaux!)
Vive l'amour! Vive les hommes! Vive les vieux, et vive Guiraudie!

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