AMORE
de Luca Guadagnino

Je ne savais pas trop, en y  allant... Le peu que j'en avais lu me donnait (un peu) envie mais... Comme le film passait pile poil à la bonne heure, on y est allé. Et j'étais drôlement (ce n'est peut-être pas le mot juste) content de l'avoir vu, en sortant de la salle, deux heures plus tard.
Soit une famille italienne (très) friquée, réunie autour du patriarche, le jour de son anniversaire. (Après un très beau générique enneigé, noir et blanc ou presque, on n'est pas sûr mais c'est très agréable, avec les aussi joliettes circonvolutions musicales de John Adams (que j'ai d'ailleurs pris pour Phil Glass). Le vieux barbu passe la main et confie la direction de ses affaires à son fils et un de ses petits-fils. Repas de (grande) famille en grandes pompes, argenterie, petits plats dans les grands voire très grands, loufiats, robes de soirée, nappe amidonnée, rien n'y manque...
Ding dong. Arrive à la porte un beau ténébreux porteur d'un gâteau pour le fils en question, qu'il vient de battre à la course (on ne parle que de ça, à table.) Il s'appelle Antonio, il est cuisinier, il est brun et barbu, ritalissimo, et va mettre un sacré bazar dans les histoires de la famille...
Et notamment celles d'Emma, femme et  mère des deux hommes qui  viennent d'être choisis par le patriarche pour sa succession, et accessoirement d'une fille, dont elle ne va d'ailleurs pas tarder à apprendre qu'elle aime une autre femme, et non le bellâtre que son père souhaiterait la voir épouser...
Non, ne racontons pas tout, laissons au spectatore (on dit comme ça en italien ?) le plaisir de la découverte des "trois actes" successifs de cette histoire somme toute banale (Emma maîtresse de maison / Emma maîtresse d'Antonio / Emma -plus du tout-  maîtresse de la situation) mais filmée avec ampleur, panache et démesure.
Pour rester dans le champ lexical, nous parlerons de maestria.
Le film est très brillant, épicurien, sensuel, sensoriel, et la façon de filmer du réalisateur à l'avenant. Qu'il s'agisse de déguster un plat d'écrevisses ou de faire l'amour dans la campagne estivale, par les images, la musique, le montage, la construction des plans, tout concourt à en mettre plein la vue du spectateur. Une virtuosité indéniable du filmage, qui pourrait presque faire courir le risque de parfois virer un poil à l'excessif. (Certains diront qu'ici tout est trop.) Et de sombrer dans le ridicule ? Disons qu'on serait toujours sur le fil. Et que la musique de John Adams (que j'ai, personnellement, plutôt beaucoup aimé) n'aide pas vraiment le film à rester raisonnable.
Il s'agit donc d'excès, mais comme dit le proverbe, ça n'est pas forcément nuisible ni déplaisant. Au contraire. Le ton et le traitement m'ont fait penser au film de Bellochio sorti l'an dernier (et dont j'ai malheureusement oublié le titre.) Ou, peut-être, forcément que les histoires des malheurs des riches ont besoin d'être encore magnifiées par cette emphase, cette démesure. En tout cas, moi, je me suis laissé avoir, et ce d'un bout à l'autre (les deux heures du film passent comme un TGV, à toute allure et avec grand fracas, et comme on est tout au bord du quai, ça décoiffe.) Puisqu'on est dans les analogies, la situation de départ présente aussi quelques amusantes similitudes avec Le premier qui l'a dit, de Ferzan Oztepek  (la grande famille, le textile au lieu de la pasta, la passation de pouvoir, le fils chéri...) avec peut-être, justement -je prêche pour ma paroisse- une ébauche de piste de sous-texte gay, non ? (quand vous aurez vu le film, on en reparle...)
Bon, évidemment, je ne peux pas ne pas parler de Tilda Swinton, et joindre ma modeste voix au concert de louanges. Oui oui je le confirme, elle est vraiment excellente; étrange et excellente, comme d'hab'  (mais bon euh c'est vrai je l'avoue -rose aux joues- euh j'avais le regard pas mal fixé sur le jeune cuistot barbu, et ne pouvais que me féliciter des choix d'Emma (le personnage joué par Tilda), tout en l'incitant à y aller franco (ça met quand même du temps à se décanter, toute cette histoire!) pour conclure...)
La fin est survoltée, mais vaut elle aussi le déplacement (dans chacune des parties le ton et la manière de filmer auront varié) En même temps prévisible et pourtant fascinante (même la musique passe à la vitesse supérieure). Le réalisateur paraphe avec brio cette histoire que d'aucuns trouveront simple, et le dernier regard échangé entre mère et fille justifierait à lui seul le torrent d'émotions qui ne manquera pas alors de submerger le spectateur.
Et tout ça pour une soupe de poisson. Au bouillon transparent certes, mais tout de même...

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