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AMERICAN HONEY
d'Andrea Arnold

2h43, séance à 20h30... Comme a dit Romain à la caisse "Vous n'êtes pas couchés...". Et sans doute la durée a-t-elle effrayé quelques clients potentiels car on était peu dans la petite salle 1 du bôô cinéma. C'est le quatrième film d'Andrea Arnold, et le quatrième qu'on programme (après Red Road, Fishtank, et Wuthering Heights). Le film est passé à Cannes 2017, y a raflé le Prix du Jury (le troisième pour la réalisatrice!) et une critique... partagée, disons (de ***** à *, tout l'éventail de notes y est, de façon assez équilibrée).
Dans ses deux premiers longs métrages, la réalisatrice a été repertoriée "cinéma social britannique" : histoires de prolos, de familles dysfonctionnelles, de grisaille, de fins de mois difficiles et de de bières et de clopes... ici on est de l'autre côté de l'Atlantique, donc moins de crachin et de fish and chips, mais question familles dysfonctionnelles et white trash, on n'est pas vraiment dépaysé.
Une jeune fille, Star, que la scène d'ouverture nous présente fouillant dans les poubelles de supermarché pour y récupérer de la bouffe, en compagnie de deux enfants, qu'on suppose être les siens, ou (on en a discuté à la sortie) ceux de sa mère, mais qui s'avèrent être ceux de sa soeur. Qui danse la country en compagnie de son copain tatoué. A qui elle va les refiler (même si l'autre n'est pas très chaude) avant de se barrer rejoindre Jake, un type chelou qu'elle a croisé la veille, dans un minibus surpeuplé, et dont elle est tombée amoureuse. (On la comprend un peu, le Jake en question étant joué par Shia La Beouf, dont je suis toujours incapable de prononcer le nom, et dont on a du mal à distinguer les frasques dans la vraie vie et celle de ses personnages dans les films mais que je trouve assez, disons le mot... bandant).
Star se barre, et le film démarre vraiment, pour moi, à ce moment-là (le prélude family life étant légèrement indigeste pour moi) à partir du moment où on monte avec elle dans le van. On s'est déjà habitué au format inhabituel du film (celui qu'aime aussi Kelly Reichardt, presque carré), à la musique (la bande-son est très impressionnante) et on fait la connaissance des jeunes gens bruyants et rigolards qui y cohabitent (et vont de ville en ville pour faire du porte-à-porte (en vendant des magazines) sous les ordres d'une chef des ventes qui n'a pas l'air commode.)
2h43 juste pour ça ? Oui oui, et on ne les sent pas passer (ou si peu). C'est vrai que ça pourrait très vite être répétitif (le bus le matin, les clients la journée et la teuf le soir) mais c'est filmé de telle manière qu'on y reste scotché. Andrea Arnold a un certain génie pour glisser régulièrement une image, un plan, sublimes, dans ce qui pourrait n'être qu'un récit somme toute planplan de road-movie un peu déjanté dans une Amérique qui l'est tout autant. C'est un film de gens, essentiellement, et le qualificatif - bateau- d'entomologiste à propos du regard que la réalisatrice porte sur ses personnages se justifierait ici, et même à double titre, puisqu'apparaissent, tout aussi régulièrement que la bite qu'un des personnages se plaît à exhiber, des insectes, papillons et autres hyménoptères, dont la jeune fille, Star, se plait à faciliter la vie (voire la sauver).
On était peu dans la salle, je l'ai dit, mais presque tous nous sommes dit, à la sortie, combien le film nous avait plu, combien il nous avaient touchés, fascinés, émerveillés... American Honey fait partie de ces films où ce qu'on raconte est moins important que la façon dont on le raconte. De l'amour amer (à défaut de l'être à mort), des kilomètres, des rencontres (la scène dite "des texans" ou celle de l'ouvrier du pétrole) des  biffetons qui changent régulièrement de main,et même... des cris de loup (Wououououh!). Saluons donc le film comme il le mérite : en hurlant à la lune tout en regardant deux abrutis alcoolisés se flanquer une peignée (si si, à la lueur d'un bon feu de camp, je vous assure, ça a son charme...)

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