125
VISAGES  VILLAGES
d'Agnès Varda et JR

C'est toujours un peu délicat, ce cas de figure : aller voir un film alors que plusieurs de vos amis l'ont déjà vu, et vous ont fait savoir combien ils le tiennent en haute estime (c'est pour ça qu'en général j'essaie d'y aller le plus vite possible) : on est un peu inquiet, on se demande, on se dit et si? Et si je trouve que ce n'est pas si bien que ça ? Et si je suis déçu ? Suis-je donc si différent ?
Et puis ça commence, très vite, à la séance de 18h40 (! une première dans le bôô cinéma) et dans la salle 11 (celle avec les sièges qui s'allongent en transat) où une blonde vient s'installer juste à côté de moi avec sa copine, alors que le salle fait 400 places au moins... Mais je ne dis rien, je souris, je suis rempli de mansuétude... encore à mon inquiétude primale (et si? etc.) Et, dès le début, je sens que ça va me plaire, mieux, que ça va me faire jubiler (le truc qui monte au niveau du plexus, et les larmes aussi), et je me retrouve assez vite dans cet état intense où m'avait plongé, par exemple, Les rêves dansants (le film où des ados remontent une pièce de Pina Bausch).
J'avais pourtant souri en lisant, dans un premier temps,  les critiquettes assassines de plusieurs journaux (de mémoire Libé, Télérama et Les Inrocks, mais je peux me tromper) et l'indignation furibarde d'Hervé lorsque je lui en avais fait part. Si je me demandais, avant, de quel côté j'allais vien pouvoir me ranger, dès que le film a commencé, les choses étaient claires : sans hésiter, du côté d'Agnès V et de JR.
JR, je connaissais plusieurs de ses oeuvres sans savoir forcément que leur créateur se nommait ainsi (notamment celle avec le prêtre le rabbin et et l'imam qui font des grimaces, que j'avais d'ailleurs reproduite ici). Et sa démarche, comme du Pignon-Ernest démesuré, est de celles qui me touchent instantanément. Agnès Varda est de celles aussi qui me touchent beaucoup, même si pas à chaque fois aussi fort, et l'idée de les voir partir tous les deux sillonner la France à la rencontre des vrais gens dans un camion m'a fait faire un clin d'oeil mental à un autre photographe très aimé, l'ami Rayray (Depardon, bien sûr), même si la démarche n'est pas tout à fait la même.
C'est vrai que nos deux héros interprètent des voix off qu'on sent un peu très (trop ?) écrites, mais, puisque de jeu il est question, jouons le donc.
Comme un jeu de l'oie (ou de marelle) à travers la mémoire d'Agnès, accompagnée par JR, on roule, on cogite, on s'arrête, on visite, on recogite, on s'installe, on rencontre, on extrapole, et on laisse une trace. Et c'est extraordinaire comme ces deux-là réussissent à mélanger intimement le réel avec ce dispositif appelé art (ou l'art avec ce dispositif appelé réel).
Des mineurs, une jeune fille à l'ombrelle, Nathalie Sarraute, un agriculteur solitaire, un facteur, Guy Bourdin, les ouvriers d'une usine, une chèvre avec ses cornes, des femmes de dockers, la tombe d'Henri Cartier-Bresson (et celle de Martine Franck dont j'ai appris qu'elle s'appelait aussi Cartier-Bresson - Philou m'a fait un peu honte en me disant que même les gens qui ne s'intéressent pas à la photo le savaient-), la grand-mère de JR, et un bel absent ultime dont je vous laisse la surprise... beaucoup qu'on montre, certains dont on ne fait que parler, et parfois les deux. de ci, de là... Entre coq-à-l'âne et avatars et coquecigrues (juste pour le plaisir de placer ici ces mots) une sacré belle et riche promenade sur un double chemin : à la recherche du temps perdu, ou des moyens de le retrouver, mais aussi à la rencontre des gens (des vrais, les comme vous et moi) même si parfois avec une certaine candeur. Celle des enfants. Alors on dirait qu'on serait... Alors on dirait q'on ferait... Le grand jeune et la petite vieille, bras dessus bras dessous, qui se taquinent. Dont les silhouettes pourraient évoquer Don Quichotte photo et bah ça va être mal interprété si je la surnomme Sancha Pancetta cinéma ? Mais c'est juste très affecteux, affectueusement potache même (un peu comme parfois certains dialogues du film hihihi...)
Joueur, ludique, enjoué, (en)jeu de société, divin divertissement, des kilomètres et des années, bottes de sept lieues, passe-temps, bagatelle légère en apparence mais toujours ça et là discrètement voilée d'une plus ou moins (im)perceptible brume de nostalgie, mélancolie, appréhension, appelez ça comme vous voulez, bref le petit grain de sel qui en fait toute la saveur.
Un film magnifique, voilà, c'est dit, je peux dormir en paix.

366308

l'affiche

mais aussi :

332887

337106

394184

394965

056048

Bunker_JR02298_JR-1300x868