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NOTHINGWOOD
de Sonia Kronlund

Bigger than life. Il y a des personnages, comme ça. Salim Shaheen en est un. Un réalisateur (et acteur) afghan, auteur de 111 films (au moment où celui-ci -un documentaire à lui consacré- a été tourné). 111 films! Et tout ça sans un kopeck*(je ne sais pas quelle est l'unité monétaire de l'Afghanistan) mais avec beaucoup d'ingéniosité (j'ai failli écrire ingénuité, et on n'en serait, finalement, pas si loin...) de sens des affaires, de roublardise, (la liste pourrait s'allonger encore).
Sonia Kronlund (une dame de France-Cu, que donc je ne connais pas puisque je n'ai plus la radio depuis belle lurette) a décidé de tourner un film sur ce monument national à côté duquel , nous explique-t-elle en ouverture, elle avait le sentiment d'être passée, après avoir couverts maints reportages auparavant sur maintes choses épouvantables du quotidien afghan. Car Salim Shaheen est une véritable méga-star là-bas (enfin surtout chez les hommes, car de femmes on ne verra quasiment figurer à l'écran que la réalisatrice, quand même dûment foulardée, "Mais toi tu es un homme!" lui tonitruera d'ailleurs Salimchounet, qui provoque l'enthousiasme des masses partout où il passe, et sait l'entretenir, dans un savant mélange d'exhubérance et de sens-du-poilisme.
C'est un véritable ouragan, qui gesticule, danse, vocifère, boude, roucoule, interpelle la caméra, rabroue les acteurs, soulève les voitures, bref produit beaucoup de vent, sous ses multiples casquettes de réalisateur, d'acteur, mais aussi, surtout, de personnage central du film que lui consacre Sonia K.
Et le film nous entraîne sans nous laisser le temps de dire ouf, et tourbillonne lui aussi, entre les films que S. a déjà tournés, ceux qu'il est en train de tourner (quatre en même temps, nous précise la réalisatrice, au moment de son tournage à elle), entremêlant de jubilatoire façon (l'adjectif est ici parfaitement mérité) la réalité de l'illusion et l'illusion de la réalité. Comme un délirant tricot afghan, une maille à l'endroit, une maille à l'envers, récit, conte, allégorie, hagiographie, témoignage, tout ça enchâssé dans la (dure) réalité du pays. Oui, dans ce pays ahurissant a germé ce personnage abracadabrant, qui ne pouvait donner qu'un film tout aussi esbaudissant (l'adjectif n'existe pas, mais le film le mérite). Un film qui ragaillardit d'autant plus que le gaillard, justement, a su s'entourer de personnages à sa hauteur, entre un co-scénariste dialoguiste mais acteur aussi au look de Sébastien Tellier local et un acteur principal... qui joue à merveille les personnages efféminés ("Même un soldat efféminé ne saute pas comme ça..." lui fera remarquer, lors d'un des tournages, un vrai gradé du cru). Moi je dis ça je dis rien, et d'ailleurs rien n'est dit.
Un film "viril", donc, où tout un chacun semble traîner tout naturellement sa kalachnikhov (ce sont d'ailleurs de vraies armes qui sont utilisées sur les tournages), dont on est d'autant plus content (et fier) qu'il ait été réalisé par une femme.
Avec en prime, cet omniprésent fatalisme à l'afghane ("Je n'ai pas peur de mourir. A quoi ça sert d'avoir peur d'un truc dont on sait qu'il va arriver ?"), entre insouciance et inconscience.
Bref, un (gros) bonheur de film. (Qui ne sera hélas projeté que 3 fois dans le bôô cinéma).

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* ca y est, je le sais, je viens de chercher, c'est l'afghani!