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PETIT PAYSAN
d'Hubert Charuel

Hervé l'avait recommandé dans son édito, Emma avait l'adoré en avant-première, les critiques avaient l'air assez unanimes, on l'avait programmé, et voilà qu'il avait droit à une vingtaine de séances dans le bôô cinéma... j' y suis donc allé à la première séance, plutôt inhabiltuelle, du mercredi à 16 heures... je connaissais l'histoire, mais, vu la façon des critiques de parler à demi-mots de la seconde partie du film, je pensais que j'allais voir peut-être un film d'horreur agricole, à la façon de Isolation (chroniqué ), avec vache mutante et tout le tralala (ou plutôt tout le meuhmeuh), mais le film prend une forme (et une tournure) légèrement différentes.
Un petit paysan donc (Swann Arlaud, parfait), bosse comme un malade  pour sa petite exploitation (une trentaine de vaches) ; un matin il fait appel à sa soeur vétérinaire (Sara Giraudeau, bien loin du Bureau des légendes, mais toujours égale à elle-même : parfaite -question de parité : si j'avais écrit délicieuse, comme j'avais commencé à le faire, on m'aurait taxé de misogynie traité de sale phallocrate ou que sais-je encore du genre-) car il est inquiet pour une de ses vaches (il est question d'une mystérieuse maladie belge qui les attaque, qui se manifeste par une fièvre anormale et des hémorragies au niveau du dos, maladie dont on ne connaît pas les vecteurs de transmission, et qui nécessite l'abattage du troupeau entier si un animal s'avère contaminé.)
Il va s'avérer rapidement que le petit paysan avait vu clair, et qu'une de ses bêtes est effectivement contaminée. Il va donc prendre les mesures nécessaires pour éviter de perdre son troupeau entier, et se met donc en place le premier d'une longue série de mensonges, avec les services sanitaires, avec ses connaissances, ses amis, sa famille, sa soeur, mettant le jeune homme dans une position de plus en plus intenable, tout embourbé qu'il est dans son déni de la réalité. Il va faire des choses de plus en plus irraisonnables (et répréhensibles), courant inéluctablement à la catastrophe au fur et à mesure qu'il essaye de l'éviter... Jusqu'où pourra-t-il aller ?
Hubert Charuel, dont c'est le premier long métrage, parle d'un monde qu'il connaît bien (ses parents sont -étaient- éleveurs, le tournage a d'ailleurs eu lieu dans la vraie ferme des parents en question, il a mélangé au casting des "vrais" acteurs et des amateurs (notamment, ses propres amis), sans compter que cette "maladie belge" n'est pas sans rapport avec un certaine de Creutzfeldt-Jacob de récente mémoire...) et a réalisé un film fort, dont Swann Arlaud est le centre magnétique, entouré d'un casting à la hauteur (en plus de Sara Giraudeau, déjà complimentée, plaisir de revoir Bouli Lanners en paysan youtubeur, Marc Barbé en responsable DDPP, Isabelle Candelier en mère, et India Hair (c'est le seul personnage dont je regrette qu'il soit sous-employé) en boulangère enamourée) qui le soutient excellemment (et le père et le grand-père sont joués par les "vrais" père et grand-père du réalisateur, tout comme les potes de Pierre (au nombre desquels figure le réalisateur lui-même).
Peit paysan est le portrait d'un homme face à un crise qui menace de détruire la vie qu'il s'est construite ("je ne sais rien faire d'autre..."), un film documenté (même s'il peut paraître assez documentaire) qui suit la double piste de la chronique et du thriller (avec, en plus, peut-être, un doigt de fantastique, très justement dosé) et sait constamment tenir le spectateur par la bride pour l'emmener pâturer où il l'a décidé.
J'ai vu certaines spectatrices se tortiller sur leurs sièges tellement eles étaient tendues, et moi-même à certains moment me suis caché les yeux, ce qui ne m'a pas empêché de rigoler à certains autres oui oui. Un bel équilibre, pour une belle réussite (autant critique que publique, semble-t-il...). D'autant plus forte que le réalisateur sait nous éviter, avec doigté, un dénouement que l'on pensait inéluctable, chapeau.

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