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UNE VIE VIOLENTE
de Thierry de Peretti

Un autre film marquant.

(je suis effondré après m'être baladé sur allocinoche pour lire les "critiques" des spectateurs... mon dieu mon dieu quelles abysses de conneries... je vais sécher mes larmes et je reviens)

Un autre film fort et complexe. Et corse, celui-ci. Après Les apaches, qui m'avait déjà enthousiasmé (la critique est ) Thierry de Peretti revient sur le même territoire, et on pourrait presque dire qu'il reprend les mêmes personnages un peu plus tard (ils étaient ados, et là, les voilà adultes). Mais toujours aussi prompts à l'esclandre et l'escarmouche. Ca commence par une exécution, puis ça repart en arrière de quelques années pour exposer la genèse de cette exécution, et ça se termine, une fois que la boucle a été bouclée, (peu de temps après l'exécution et l'enterrement qui a suivi), par un plan-séquence magnifique (le héros), après un autre plan-séquence non moins fort (les mères et la langouste). Les mères parlaient de leurs fils (en mangeant des langoustes) , tandis que la voix-off qui accompagne le héros nous dit du Mc Liam Wilson, à propos de la rage qu'il a en lui.

Sur allocinoche beaucoup de lecteurs dans leurs critiques piaillaient (mieux, piaulaient, comme des poussins abandonnés) parce que soi-disant le film n'est pas assez clair et ne nous raconte pas les choses bien sagement bien rangées, de a jusqu'à z, avec des chapitres et des sous-chapitres voire même des petits alinéas numérotés pour bien qu'on se repère.

Hé bé non! C'est vrai que tout ça apparaît complexe (les situations, les gens, les groupes, les actions) et qu'il faut accepter de lâcher prise question comprenette, juste se laisser porter, transbahuter, chambouler, par le beau et fort cinéma de Thierry de Peretti. On a affaire à beaucoup de personnages (une grande majorité d'hommes) c'est vrai, et la référence àux Apaches fait sens , dans l'exacerbation de ces rapports virils de ces mecs -je faisais dans mon post sur Les Apaches une analogie aviaire, en évoquant les jeunes coqs, ergots dressés, furibards, bataillant pour la domination de la volaille, de la basse-cour (et c'est toujours le même schéma, affrontements, gros flingots, menaces, engueulades, empoignades). Sauf qu'il est aussi (surtout) question de politique, de FNLC, de nationalistes, de terroristes. Et de mafia aussi. Et que les motivations de l'engagement de ces jeunes gens (on peut parler au choix de prise de conscience ou de radicalisation, -cf les scènes de prison-) reposent souvent sur l'amalgame (l'ambiguité) entre les deux (militant et/ou mafieux). Cette violence corse "pur jus" (d'ailleurs la majorité des acteurs le sont, corses pur jus, puisque le réalisateur a composé, comme pour Les Apaches, un casting profondément "local", mélange de professionnels et d'amateurs, authentiques au point que leur accent (corse) ne facilite pas toujours la compréhension, surtout dès que le ton monte) est omniprésente, enracinée  autant qu'elle peut sembler absurde, imbécile, puérile, en tout cas quasiment incompréhensible vue de l'extérieur (= depuis le continent), dans ces luttes intestines et familiales, (et j'avoue me sentir plutôt étranger à ces notions de  codes d'honneur, de "loi du sang") autant elle m'apparaît juste (et justifiée) dans son combat et ses revendications politiques (surtout par rapport au pouvoir "continental", à la façon dont il attise et exacerbe les rivalités insulaires, et à sa position de colonisateur).

(allocinoche, fin : d'autres spectateurs benêts, des pintadeaux sans doute cette fois, se lamentent que ohlala ce n'est pas du vrai cinéma et qu'il n'y a pas de mise en scène et que ça ne fait pas un vrai film et qu'ils se sont ennuyés et patia patia... Oh, c'est à se demander, si, justement, ils en ont déjà vu un, de "vrai film").

J'admire le travail du réalisateur et du chef-op' sur l'image et la force des  cadrages, cette façon de moduler l'espace, (parfois presque de l'asphyxier), d'y faire figurer très souvent un "quelque chose"  qui coupe, qui recadre, qui empêche de voir. Cette manière, aussi, de ralentir les fondus au noir (ou les fondus-enchaînés, je pense notammant à ce plan de la voiture en flammes qui persiste longuement dans le plan suivant), bref d'utiliser -et maîtriser- toutes les ressources de la grammaire cinématographique.
Si le fil narratif initial est simple ("le personnage principal revient en Corse pour assister à l'enterrement de son ami, va-t-il pouvoir en repartir ?) l'oeuvre cinématographique construite autour par le réalisateur est beaucoup plus complexe, et on pourrait filer la métaphore avec la topographie de l'île en question, rocailleuse, accidentée, dangereuse.
Je ne suis pas du tout certain d'avoir tout compris, (dans les luttes intestines et les rapports avec le pouvoir, notamment) mais je peux vous assurer que, pendant, je n'ai pas fermé l'oeil une seconde. Ce qui est (chez moi) plutôt bon signe. Thierry de Peretti a réalisé un film très fort, polyphonique, corsissime. Du vrai cinéma politique. Et ce n'est pas un hasard si Thierry de Peretti, dans une interview, cite Brillante Mendoza, Lav Diaz et Jia Zang-Khe parmi les réalisateurs qu'il aime (desquels il se revendique).

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