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UN BEAU SOLEIL INTÉRIEUR
de Claire Denis

Avec Claire Denis, c'est une longue histoire... Depuis 1988 (Chocolat), une histoire en dents de scie : des films que j'adore (35 rhums, Vendredi soir, Beau Travail) d'autres que j'aime moy moy (White Material, Trouble every day) d'autres que je n'aime pas (Les salauds, J'ai pas sommeil), d'autres encore que je n'ai pas vus (L'intrus, S'en fout la mort) et d'un dernier, en particulier, dont je me souviens juste parce qu'il m'avait beaucoup déçu (Nénette et Boni, vu à l'Eldo, à Dijon).
Claire Denis, c'est comme si elle n'était jamais tout à fait là où je l'attend, comme si elle s'arrangeait pour toujours surprendre le spectateur, le déstabiliser, lui lancer un genre d'ultimatum filmique... Eh bien là de nouveau c'est pareil. On nous annonce une "comédie romantique" tiens, dialoguée par Christine Angot, tiens tiens...
Romantique ? Oui, c'est indiscutable, même si, justement on en discute beaucoup, énormément même. Etats d'âme, hésitations, attentes, tournages auour du pot. Comédie ? Mouais j'ai souri, oui, et quand j'ai ri c'était peut-être un peu... nerveusement ? Ri jaune devant ces hommes veules et pusillanimes (presque tous... Il y a un ou deux "gentils" tout de même...), je me souviens de la scène avec le garçon de café, où on a envie de gifler Xavier Beauvois, mais où la bêtise de sa méchanceté fait rire. Je me disais s'il y a du Angot, il doit y avoir de l'acidité, de la violence, de la tension, peut-être camouflées sous la mince couche de sucre des convenances, des généralités, et de la socialité... et voilà que ces dialogues, je ne sais pas comment les appréhender.
Il était question que Claire Denis adapte les Fragments d'un discours amoureux, de Roro Barthes, mais ça ne s'est pas fait ("à cause des ayant-droits" pffff...). Le fait est qu'il en est beaucoup question, du discours amoureux, et que, dans la mesure où Isabelle (Binoche, binochissime...) vit plusieurs relations, avec plusieurs hommes différents, de différents types (!) (on pourrait croire que j'ai écrire deux fois de suite la même chose, mais pas du tout, "de différents types" se rapportait aux relations, mais oui c'est vrai, peut aussi se référer aux mecs en question, fermons la parenthèse lacanienne).
C'est peut-être un "film de filles" (de femmes plutôt : Denis / Binoche / Angot) et je l'ai donc vu un peu depuis l'autre rive. Je ne m'y suis pas ennuyé une seconde, précisons, (je serais même prêt à retourner le voir c'est dire) j'ai tout bien écouté (même si à la longue les dialogues peuvent parfois sembler virer au ronronnement), mais j'ai surtout regardé (admiré) la façon dont Claire Denis fait du cinéma (tel champ/contrechamp particulièrement soyeux, onctueux, tel montage cut de deux séquences particulièrement fort, telle ellipse particulièrement surprenante, bref j'ai cinématographiquement savouré.)
Ces portraits de mecs ont quand même quelque chose de très théorique, dans leur définition et leur fonctionnement (le banquier, l'acteur, le gentil, le galeriste, l'ex-mari, le confident, l'inconnu, le cinquantenaire, le voyant), ce qui pourrait faire du film un simple dispositif narratif, un processus artificiel, une étude de cas(s) qui s'intéresserait au(x) rapport(s) de classe(s) (de castes, donc), et pourtant, par la force de l'incarnation de chacun des personnages, le film fonctionne, il carbure, vit sa vie de film comme un beau portrait de femme.
Je n'étais pas sûr, à la sortie, du film que je venais de voir, ni de ce que je pouvais bien en penser... Mais, comme l'a dit très justement Emma, il y a cette scène finale avec Gros Gégé et son pendule, qui est comme la -grosse- cerise sur cette pâtisserie parisiano-bobo-et ce que vous voudrez d'autre en o, qui vient avec mi-roublardise et mi-candeur ponctuer le récit, fermer la parenthèse (ou peut-être l'ouvrir) selon qu'on la prend pour de l'argent comptant ou pas. Et qu'il finit par rayonner, ce fameux beau soleil intérieur... Et sans cette scène finale le film eut été incontestablement moins intéressant.

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