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KHIBULA
de Georges Ovashvili

Georges Ovashvili est un réalisateur géorgien dont on a déjà programmé (dans le bôô cinéma) les deux premiers longs-métrages (L'autre rive et La terre éphémère), qu'on aima ici beaucoup, et il était donc logique qu'on fasse de même avec ce troisième (le programmer et beaucoup l'aimer). C'est chose faite (même si on n'était que 3 à la première séance, pour cause d'horaires non seulement inadéquats -les séances de 13h45 dites "séances de retraités"- mais également fluctuants et imprévisibles... Oui c'est comme ça dans le bôô cinéma, et de plus en plus -et j'avoue que ça commence à me courir-...)
Cette fois (revenons à notre Georges O., qui n'y est absolument pour rien) il s'agit d'une histoire vraie, celle d'un Président, Zviad Gamsakhourdia, qui a été destitué suite à un putsch (l'histoire est complexe, et j'avoue que j'ai eu recours aux services de wikipédiuche pour en savoir un peu plus) et s'enfuit, entouré d'un groupe de fidèles partisans, poursuivi par une "junte" dans une traque dont on pressent bien qu'elle ne s'arrêtera jamais... Fuir, et encore fuir... A travers les magnifiques paysages géorgiens (Ovashvili est un extraordinaire filmeur de paysages, entre autres) il se réfugie, avec son groupuscule, une garde rapprochée de rudes gaillards géorgiens, (et en compagnie de son -attendrissant- Premier Ministre), dans des fermes, des maisons isolées, rencontre des gens, mais jamais pour très longtemps... A chaque fois il faut repartir. Le voyage, dans cette marche forcée, cette fuite en avant inéluctable, est tiraillé entre le lyrique et le glaiseux, entre la poésie et le terre-à-terre.
J'aime ce film parce qu'il fait partie du genre de biopic que je préfère : le biopic allusif (ou biopic par la bande). On peut très bien voir le film sans savoir qu'il s'agit d'un vrai fait-divers, mais comme une histoire abstraite, juste cinématographique, une méditation (j'avais écrit médiation, ça n'est pas mal non plus) sur le pouvoir et la solitude qu'il engendre (même s'il est toujours entouré, accompagné, il est néanmoins très seul, ce Président), un déplacement doublé d'un survol "folklorique" de la Géorgie, ses chants et ses danses (ça chante beaucoup dans le film, des femmes parfois, des hommes souvent, on n'est pas chez Jacques Demy, mais à chaque fois ou presque c'est très émouvant), une progression dramatique rectiligne en apparence, mais dont on s'aperçoit au fur et à mesure qu'elle est délicatement trouée de lambeaux oniriques. Ces beaux surgissements émaillent le récit de chausse-trapes le rendant délicieusement instable.
Et j'aime beaucoup cette idée de laisser, à la fin, notre héros face à son miroir, le rasoir à la main, sans trancher (!) entre les différentes possiblités que le dernier déroulant nous exposera par écrit  : suicide ? assassinat ? C'est -presque- à nous de voir. La seule certitude c'est qu'il est mort, le 31 décembre 1993, dans le village de Khibula...
Encore un autre film fascinant (cette fin d'année nous les aligne), où l'on apprend plein de choses, notamment que
1) en Géorgie on boit de l'alcool de grenade
2) en Géorgie, à 19 ans, on peut déjà avoir une grosse barbe bien drue
3) en position automatique, un flingue lance toutes ses balles, mais si on appuie sur ce bouton, là, il ne part plus qu'une seule balle à la fois
(le sens du détail)

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