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WESTERN
de Valeska Grisebach

Un film d'hommes. Un vrai film d'hommes, les vrais. Testostéroné (tabac, sueur, muscles,  gnôle - bière aussi-, armes) sans conteste. Avec des gros engins de chantier, des 4x4 et des camions pourris, des pick-up boueux, des caïds, des aspirants caïds, des mafieux locaux, des joutes viriles, des combats de oui c'est moi qui ai la plus grosse, des couteaux à cran d'arrêt, des fusils.
Un film d'homme(s), oui, réalisé par une femme (Valeska Grisebach, réalisatrice de Sehnsucht, et co-produit par une autre femme (Maren Ade, la réalisatrice de Toni Erdman). Et on les en remercie toutes les deux. Tellement c'est bien vu.
Etude comparée de spécimens d'homo bourrinus germanicus (les visiteurs) et d'homo bourrinus bulgarus (les locaux), qui ne sont finalement pas si différents que ça, et qui vont s'affronter dans un match aux règles pourtant immémoriales (mais qu'on a du mal à énoncer précisément tant elles relèvent de l'implicite et du non-dit), dans une compétition virile dont on devine  les enjeux, mais dont on a du mal à comprendre les subtilités quand on n'y joue pas (un peu le principe du cricket -quoiqu'un peu chochotte en apparence, le cricket hinhin -, non plutôt un sport de combat bien éclatant (au sens propre), bien relou, genre total fighting, mais qui se jouerait par équipes).
Donc un groupe de travailleurs allemands débarque en Bulgarie pour un chantier (destiné à on ne sait pas trop quoi, il est question d'infra-structures), s'installe à l'écart du village dans son baraquement, et se confronte à la population locale, d'abord de loin en loin (phase d'observation) puis d'un peu plus près (phase de marquage de territoire) puis d'encore plus près (phase de reniflage), jusqu'à l'encore encore plus près (phase de contact -main serrée ou poing dans la gueule c'est selon-).
Le titre Western n'est pas fortuit, il est revendiqué par la réalisatrice (car je le redis ce film couillu est un film de femme), c'est la structure même du genre qui fait l'architecture du film (les lieux les personnages et les actions) : le village, le saloon, l'arrivée des étrangers, (il y a même un vrai cheval -blanc- qui est justement au centre de l'histoire), le poker, le whisky, les outlaws, les bagarres, le duel, le cow-boy solitaire, le sachem, les papooses... (je pourrais continuer la liste).
Se rajoute au récit un élément majeur : la barrière de la langue.
Les allemands parlent allemand et les bulgares bulgare (c'est logique) et si chacun communique -souvent frustement- avec ses congénères, il a beaucoup de mal à échanger avec ceux d'en face.  Le spectateur est ici en position de force, puisqu'il est le seul qui comprenne tout ce qui se dit de part et d'autre, les protagonistes n'en saisissant que la moitié, ou plutôt l'idée principale (même si souvent à contre-sens) (je n'ose pas imaginer qu'il puisse exister une copie en vf de ce film, qui perdait alors tout son sens), le seul ou presque puisqu'il y a tout de même un ou deux bulgares qui baragouinent l'allemand (tandis que,- étonnamment ? - ça ne fonctionne pas dans l'autre sens).
Et je trouve que c'est une idée superbe de décrire (d'écrire) par le détail toute cette (non-)communication. Ces tentatives de dialogues ou chacun essaie de comprendre l'autre, souvent en vain. Il y en a un qui fait plus d'efforts que les autres, parmi le groupe des maçons germains, pour communiquer avec les bulgares, c'est Meinhard (c'est lui le lonesome cowboy), un légionnaire pas très bavard, qui va pourtant réussir le premier à s'approcher des autochtones, et à s'en faire accepter.
La deuxième bonne idée, c'est la façon dont le film est tourné et monté. on assiste, à un moment, à la construction d'un mur de pierres sèches, et c'est exactement le sentiment que donne le film. Chaque plan est un bloc narratif autonome, avec sa taille et sa position propres, on le pose là parce qu'il doit aller là, et il n'y a pas de ciment pour les jointures, on passe de l'un à l'autre, comme ça, il y a des interstices, des vides, des manques, mais c'est comme ça. On n'a pas de moellons bien calibrés bien empilés bien cimentés. Pour un édifice bien d'équerre. Non, on a affaire à une construction instable, mettant en jeu des matériaux (humains) disparates, qui s'agencent tant bien que mal entre eux, un édifice narratif dont on assiste à la mise en place progressivement, sans savoir à l'avance quelle en sera l'apparence définitive.
De la même façon, beaucoup de scènes se déroulent sans qu'on soit vraiment sûrs de la façon dont elles vont finir (et, souvent on ne le saura pas), on est souvent inquiet, la tension monte souvent, on est rarement rassuré (même si, justement le pire -ce qu'on redoute- n'arrive jamais -ou presque-).
Un film fort. (Et encore une scène finale de danse collective qui m'émeut.)



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