dimanche 22 avril 2018

séparatistes

052
FROST
de Sharunas Bartas

Bon. Je suis nul en histoire et en géo (et tout autant donc en géopolitique et histo-politique -ça existe-ça ? je ne suis pas certain-) ce qui ne facilite pas la compréhension du propos. (En rentrant j'ai googlé et wikipédié tout ça pour essayer d'y voir un peu plus clair). En 2014 deux jeunes lituaniens (j'aurais mis ma main à couper qu'on y mettait un h), Rokas (lui) et Inga (elle) partent dans un fourgon "humanitaire" de Vilnius (Lituanie) vers l'Ukraine pour apporter des vivres et des chaussures  aux soldats qui se battent là-bas. En regardant la carte (a posteriori bien sûr), je me suis d'abord demandé  pourquoi ils passent par la Pologne plutôt que la Biélorussie, mais en lisant un peu on comprend que les biélorusses sont plus copains avec les russes, et pas catalogués très gentils gentils bien au contraire.
Le film est signé Sharunas Bartas, grand chantre de la solitude mélancolique (certain critique le surnomme "Le Tarkovski Lituanien") et de la désespérance muette (ou c'est tout comme). J'ai vu ses premiers films (Corridor, Few of us, The House), tristissimes, il y a longtemps (dans les années 90) et j'avais eu, vingt ans plus tard, le plaisir de voir, en 2015, (dans une petite salle du 6ème, sur un écran à peu près de la taille de ma télé) son Peace to us in our dreams, que j'avais trouvé lumineux, élégiaque et... serein. Apaisé, quoi. Pour faire court, Bartas a l'habitude de filmer des gens tristes et des paysages sublimes.
C'est tout à fait le cas avec Frost. Plans rapprochés sur les visages et plans d'ensemble pour les paysages (ce qui est logique). Ces deux-là (nos tourtereaux lituaniens) vont faire un sacré périple dans leur fourgon, après une décision hâtive de Rokas suite à la proposition d'un camarade, sans avoir vraiment conscience de ce qu'ils font ou de pourquoi ils le font.
Rien que les plans d'autoroutes et de pare-brises embués, filmés par Bartas, c'est grandiose. Alors quand il filme la route enneigée ou, simplement, le défilé des arbres entrevus par la vitre du fourgon, dans un travelling aussi poétique que graphique, on touche évidemment au sublime. Ce road-movie est filmé avec une grande rigueur, dans la mesure ou "la guerre" reste pendant longtemps présentée comme une chose abstraite, lointaine, hors-champ, à la fois omniprésente mais tout autant omni-absente, que le récit, dans sa première partie, se plait à éluder. Le ton est curieusement (mais pour le bartasophile, c'est habituel) atone et dépassionalisé. Tout ce qui pourrait, dans un premier temps, être sujet à ennuis et à inquiétude (les passages de douane, les contrôles, les militaires, les armes) et que n'importe réalisateur aurait filmé avec une musique qui fait peur et un suspense au couteau est ici mis à plat, simplement. Nos héros parviendront-ils à mener à destination leur fourgon humanitaire ? tout semble faire penser que oui, au moins, dans un premier temps, tout autant que chacun(e) des personnes rencontrées (dans un road-movie, c'est normal, on fait des rencocntres) semble se poser la même question : "Mais qu'allaient-ils faire dans cette galère ?".
Une jolie parenthèse s'ouvre dans le film, une nuit dans un hôtel plutôt chicos, où séjourne une (joyeuse ?) troupe d'humanitaires (et/ou de journalistes) qui vont accueillir, pour la nuit justement, nos deux jeunes gens, qui eux, après les libations d'usages (non non c'est vrai on ne suce pas de la glace...)  vont vivre cette nuit séparément, Inga dans la chambre d'un  certain humanitaire à lunettes (qui allez savoir pourquoi m'a fait penser à Milos Forman), et Rokas dans celle de Marianne (Vanessa Paradis, très bien, avec un très joli discours sur l'amour, mais dont la brièveté de l'intervention ne justifiait pas forcément sa place tout en haut de l'affiche... moi je dis ça hein...).
Et le film, comme le camion*, reprend son cours, vers ces soldats ukrainiens jusqu'à alors fantomatiques, mais qui vont soudain prendre corps, dans une dernière partie qui s'achemine vers un ultime plan (j'avais écrit blanc, c'était justifié) d'une beauté à couper le souffle. Ce qui était jusque là une notion vague ("la guerre"), puis a fait l'objet de discussions animées ("Est-ce une guerre civile ?", "Faut-il mourir pour sa patrie ?" -j'avoue que là c'est le moment où j'ai un peu dormi-) prend tout à coup forme, se matérialise (s'incarne") , dans un premier temps via le groupe de soldats qui accueille pour la nuit Rokas et inga, juste après avoir failli les tuer (parce qu'ils ne sont sont pas arrêté lorsqu'on leur en donnait l'ordre et ont bousillé la roue du camion en roulant sur la herse), et la façon justement dont on passe du rudoiement et des menaces à la complicité, de la suspicion au partage (j'aime beaucoup cette partie), puis dans cette ultime séquence où Rokas finit par se (re) trouver face à ce qu'il (re)cherchait depuis le début du film. Et Sharunas Bartas prouve une nouvelle fois qu'il est un grand cinéaste. Le dernier travelling arrière justifierait à lui seul qu'on aille voir le film.

4571932

 

* "Camion dans la nuit
Camion bâché
Comme un ballon lâché
D'illusions, d'espoirs
Et le sang taché
Sangles attachées
Ne plus rien vouloir
D'une époque à vomir
Ne plus rien dire
Rouler dans le noir
Par les rêves attaqués
Sur les bas-côtés
Du désespoir"
("Camion bâché", Gérard Manset, tiens, que ça m'a donné envie de réécouter)

 

Posté par chori à 06:48 - - Commentaires [0] - Permalien [#]