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MES PROVINCIALES
de Jean-Paul Civeyrac

Un film magistral.
C'est le premier mot qui m'est venu pendant que je le regardais. Mais, attention, pas au sens d'un film docte doctoral (bien qu'il y soit question d'enseignement, et, donc, de professeurs et d'étudiants), non, simplement, comme la définition qu'en donne le Larousse "qui est le fait d'un maître, qui atteste de la maîtrise, remarquable".
Quand on est sortis de la salle, Pépin évoquait Eustache, et moi plutôt Garrel, et c'était comme si se continuaient là, dans la réalité, les fiévreuses discussions cinéphiliques des personnages du film. Fiévreuses, oui, pour ces jeunes étudiant(e)s, à Paris 8, qu'on suit en cours, dans les  soirées, dans les bars, dans les apparts en coloc', ces jeunes gens filmés souvent de très près, dans un noir et blanc adouci, un peu brumeux, délicat, faisant (comme nous même l'avons faite, en notre temps) leur(s) éducation(s) sentimentale(s), (les premiers choix, les premières ambitions, les premieres amours, les premières désillusions...)
Autour d'Etienne, jeune homme "monté" à Paris pour faire fac de ciné (parce que "pour le ciné, c'était Paris ou rien, c'est comme ça") gravitent, en premier lieu, un certain nombre de jeunes filles (ses petites amoureuses hihihi) mais aussi  quelques garçons, en nombre plus restreint (les "amis") : principalement Mathias l'intransigeant, ("le ténébreux, le veuf, l'inconsolé"...) pour qui il va éprouver une véritable fascination, et Jean-Noël, dont on apprendra rapidement qu'il est gay et amoureux (platonique) d'Etienne.
Ce qui frappe tout d'abord c'est l'intemporalité (ou l'atemporalité) de ce cinéma-là (et qui le rend d'autant plus touchant) : le noir et blanc, d'abord, aiguille notre perception vers une autre époque, sans que, pourtant, aucun effort particulier ne soit fait dans la reconstitution, (décor costumes ou accessoires). On aurait pu se croire dans les années 70, pourtant il s'agit d'aujourd'hui. Enfin, les faits racontés se passent de nos jours, mais ils sont en même temps les souvenirs du réalisateur, son histoire, les débuts de son histoire (professionnelle et affective), d'où ce curieux (mais très réussi) effet de décalage (dédoublement) temporel.
Les préoccupations immédiates d'Etienne (formidablement incarné par Andranic Manet, et j'en profite pour souligner l'excellence et l'homogénéité de l'ensemble de la distribution, tous ou presque des visages et des corps encore inconnus) sont grosso-modo le cinéma et l'amour. Qu'il aborde avec le même appétit et les mêmes illusions. Dans un domaine comme dans l'autre, il va être amené à multiplier les expériences, à faire des tentatives, à changer de point de vue. A se remettre en question, aussi (ça c'est difficile.) Ces deux fils conducteurs (les filles / les films) se déroulent/dévident en parallèle, s'entrecroisent, s'embrouillent, se nouent, se dénouent, se cassent aussi, parfois.
La jeunesse de la plupart des protagonistes fait de chaque événement ou presque quelque chose de crucial, de vital, un sujet de discussion passionné (le plus souvent avec alcool et cigarettes), sans véritable hiérarchie des sujets : on parle d'amour comme on parle de cinéma, avec le même enthousiasme, la même véhémence, la même intégrité (la même férocité), et Mes provinciales est définitivement un film parlé, tout autant qu'un film vécu, et c'est pour ça qu'on l'aime si fort. Que ce soit pour le désir physique ou les affinités intellectuelles, ils sont toujours aussi chauds bouillants, et on ne peut s'empêcher de se souvenir comme c'était ardent, la jeunesse (et parfois cuisant aussi)...
Il y a une scène que j'aime tout particulièrement, vers la fin du film, où Etienne lucidement désespéré (ou désespérément lucide) fait un peu le bilan de sa vie affective, face à un sublime coloc' iranien qui, s'ii n'en perd pas un mot et semble très attentif, ne peut lui répondre puisqu'il ne parle pas français, ou presque. "C'est peut-être ça, être amis : écouter l'autre et ne rien comprendre...".
Et s'il est beaucoup question d'amour (et de cinéma), il le sera aussi beaucoup de littérature. Des livres sont tenus, prêtés, offerts. Pascal, Novalis, Nerval, Pasolini, Flaubert. Et si les mots sont forts, on entend aussi des musiques sublimes (Bach principalement, comme souvent chez Civeyrac, mais aussi du Malher, dans une ultime et magnifique scène).
Et merci à Jean-Paul Civeyrac de m'avoir permis de découvrir Marien Khoutsiev, un cinéaste russe dont j'ignorais l'existence, et son film La porte d'Illitch (aussi nommé J'ai vingt ans) l'histoire de trois jeunes "camarades", à la fois dans  (on voit des images du film dans le film) mais aussi en-deça du film, puisque Jean-Paul Civeyrac le revendique aussi dans ses sources d'inspiration.
Top 10.

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