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TRANSIT
de Christian Petzold

Un nouveau film de Christian Petzold, sans Nina Hoos, mais toujours sur le thème de l'imposture (ou du changement d'identité). Avec la très charmante Paula Beer (découverte dans le Frantz d'Ozon) et le très intéressant Franz Rogowski (découvert dans le Victoria de Sebastian Schipper), avec, comme narrateur, la voix immédiatement reconnue de notre Jean-Pierre Darroussin préféré.
Tout ça dans une uchronie (et pas du tout une dystopie, comme je l'ai affirmé à Catherine, quoique...) légère : une histoire qui se passe en 1940, filmée et racontée dans une ville de Marseille filmée de nos jours, dans ce qui pourrait n'être, finalement,  qu'une légère accélération de notre réalité contemporaine.
Le personnage masculin principal, Georg, est incarné par un acteur au physique (et au phrasé) tout à fait particulier(s), sans que je puisse portant préciser vraiment en quoi, qui me l'ont rendu attachant dès le tout début du film. L'utilisation de la voix-off (qui plus est, celle de Darroussin), sans que l'on puisse, au moins au tout début, identifier précisément ce narrateur, met en place une certaine distance (après tout, il est question d'un écrivain disparu, et d'un homme qui emprunte l'identité du défunt) "littéraire", un peu mystérieuse, précieuse, et très plaisante. Comme l'est la décision du réalisateur de filmer dans une réalité contemporaine ces faits qui se sont produits il y a bientôt quatre-vingt ans.
L'usurpation d'identité, la fuite vers le Mexique, le consulat, les billets, les visas, tout cela aurait un fort parfum de roman d'aventures (surtout si on y rajourte une histoire d'amour, et triangulaire de surcroit, avec cette femme mystérieuse qui est l'épouse d'un fantôme et la maîtresse d'un autre) sauf que tout cela n'est que le produit d'une sinistre réalité historique. (l'omniprésence des flics, des refles, des contrôles d'identité, des arrestations, des "fachistes" et des "camps").
Le récit qu'a tiré Christian Petzold du roman d'Anna Seghers (que je n'ai pas lu) fait ainsi la part belle au romanesque (littéraire et/ou littéral) avec cet homme et cette femme qui se croisent sans cesse, (et vont mettre un certain temps avant de réaliser qui ils sont), comme mis en scène par le narrateur omniscient, avec ce que cette intention peut parfois avoir de théorique, et donc de mécanique (la fin, notamment, est  comme un petit feuilleté littéraire, avec son empilement d'allées et venues, de départs, de retours, gourmand, sans doute, mais peut-être un -tout petit- peu lourd à digérer.).
Et je n'ai pu m'empêcher de faire le parallèle avec Mes Provinciales, vu la veille: tant les deux films peuvent être considérés comme symétriques : d'abord par la mise en place ce décalage temporel (aujourd'hui vu comme les années 70 pour l'un, et les années 40 vues comme aujourd'hui pour l'autre) qu'ils ont en commun, par l'utilisation de la littérature (beaucoup de livres pour le premier, et un unique pour le second) et par l'approche de la passion qu'ils ont, de part et d'autre : si Etienne cherchait "la" femme à travers toutes celles qu'il rencontrait successivement, Georg, au contraire, fait de Marie, instantanément ou presque, la seule, l'unique, un objet d'amour fou, (et toutes les femmes à la fois).
(Et ils ont aussi tous les deux en commun de finir par une scène magnifique en plan fixe sur leur héros).

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