dimanche 12 août 2018

bussang 2018 1

Le théâtre à Bussang c'est une tradition estivale depuis mmmh... très longtemps (soupir...) Un endroit à part, avec lequel j'entretiens un certain rapport affectif. avec des hauts et des bas, des enflammements, des bouderies, des réconciliations...
Cette année, pas si courant, j'y suis allé deux fois. plutôt "on" y est allé deux fois, car j'y vais rarement seul (je déteste cette route, qu'y peux-je, et je suis prêt à tout pour m'y faire véhiculer oui oui...)

mercredi 1er :
LITTORAL
de Wadji Mouawad
mise en scène de Simon Delétang

Belle journée, joyeuse équipée, cinq dans la voiture  ("entre copines" hihi), soleil, formule gourmande (avec tarte aux myrtilles) assis à l'ombre tout comme il faut avec un peu d'air juste comme il faut, juste avant de monter au balcon s'asseoir au premier rang (on les adore ces places-là) pour voir la pièce de l'après-midi, où joue notre ami Pépin. C'est vrai j'avoue on est venu (je suis venu) d'abord  pour lui.
Wadji Mouawad, je le connaissais surtout par le cinéma (Incendies, que j'étais un des seuls à ne pas avoir trop aimé, tellement je l'avais trouvé manipulateur) mis en scène par un nouveau metteur en scène /maître des lieux (Simon Delétang), plus un ami sur scène, plus Coraliechounette, plus les tartes aux myrtilles, tout ça justifiait amplement le déplacement.
Comme annoncé, la pièce est en deux parties (50' puis 1h20) avec entr'acte -obligatoire- au milieu. Rituellement on y boit un coup et/ou on va aux toilettes. Je connaissais par Pépin le thème de la pièce,  les petits détails attractifs (le fait que le metteur en scène avait engagé son propre père pour jouer sur scène le père du personnage dont lui-même incarne aussi -brièvement- une version "jeune" allez-y vous comprendrez...) et le fait aussi -il m'en avait parlé très tôt- qu'il jouerait un texte spécialement "éprouvant". Et j'avais donc envie de voir ça, avec un délicieux frisson d'inquiétude préalable...
Il est question d'un fils, Wilfrid, qui apprend la mort de son père, alors qu'il était en train de "baiser vigoureusement" (c'est dit dès le premier monologue de l'excellent Anthony Poupard). Il récupère le corps, que le reste de la famille ne l'autorise pas à entrrer dans le caveau familial. Le voilà donc parti pour aller l'enterrer comme il se doit. Où il se doit. Mais où ? Il est aidé dans sa quête par deux personnages "non réels" : un fantôme, (celui de son père) et un fantasme (un chevalier en costume, réminiscence de son enfance, qu'on pourrait qualifier de servant puisqu'il vole -littéralement, d'abord- au secours de notre héros, dans les situations difficiles.)
La première partie, qui se clôt sur l'ouverture des portes en fond de scène (l'émerveillement rituel) constitue quasiment une histoire autonome, avec sa fin propre (il a récupéré le corps de son père, il part).
Je suis bon spectateur, je l'ai déjà dit, mais aussi spectateur exigeant, et il y avait des petites choses qui m'avaient un peu chiffonné dans cette première partie : une polyphonie de début pas tout à fait impeccable - même si très impressionnante-, un accent anglais un peu douloureux (la scène du peep-show), certains acteur amateurs un peu trop en force à mon goût au niveau de la voix, bref des détails qui venaient juste érafler la force de la mise en scène et de la scénographie (splendide Christ mort de Philippe de Champaigne occupant tout le fond de scène.) Il faisait (très) chaud au balcon, ceci expliquant peut-être que j'étais alors d'une humeur -un tout petit peu- ronchon. Et que je me suis tout de suite ouvert aux ami(e) de ces quelques réserves.

Des gens qui avaient déjà vu la pièce nous avaient chuchoté que la seconde partie était "plus lente" (de l'utilisation des épithètes (ou attributs, d'ailleurs) dans les critiques de spectacles, comme quand on nous disait "C'est bien mais c'est spécial..."), on a bu notre café et on y est retourné. Clataclop.

Et là, surprise. J'ai vraiment adoré le redémarrage, la pénombre, ce chant de femme, et ce personnage d'aveugle de tragédie grecque qui hop nous embarquent vraiment ailleurs, à plateau nu ou presque, pour l'ultime odyssée de Wilfrid portant la dépouille de son père, figurant son cheminement, un itinéraire immobile, en rond, avec rencontres successives de personnages ayant eu quelque chose avec la guerre avec la mort, la mort du père, avec ouverture (un peu systématique) du fameux fond de scène pour en offrir l'accès (très cinématographique) à chaque nouvel arrivant. Ils vont accompagner Wilfrid, son cadavre enveloppé, et ses fantômes coutumiers (le père, Jean-Noël Delétang / le chevalier, Emmanuel Noblet) apportant chacun de bienvenues ruptures de ton, entre tendresse et sourire) jusqu'au littoral du titre, où la pièce prendra fin (et l'errance des personnages du même coup).
Avant ce voyage en rond (j'avoue que j'ai pensé, faisant mon malin,  "les personnages tournent en rond, et la pièce un peu aussi..." mais comment figurer autrement la progression, sur une scène de théâtre?) il y a aura eu ce moment que j'attendais, la scène de mon ami Pépin. Qui joue Hakim. Il n'avait pas menti, le texte en est vraiment abominable, (d'ailleurs il m'a dit que l'auteur avait coupé la scène en question lorsqu'il avait présenté sa pièce au Festival d'Avignon), mais il parvient à le faire entendre (je ne peux pas utiliser le mot passer, non, ça ne peut pas passer) parce qu'il est doué, (oui, il est fort, et je ne dis pas ça simplement parce que c'est mon ami) mais c'est vrai que la scène m'a remis en mémoire les réserves que je pouvais avoir par rapport à Incendies, du même auteur, à son goût de l'outrage, de la provocation, et de ce qu'on pourrait nommer l'épate-bourgeois. Les récits de guerre des autres personnages sont presqu'aussi épouvantables, mais, par l'auteur, sont presque plus justifiés (pour les autres, il s'agit d'histoires qu'ils ont vécues, alors que dans son cas il s'agit d'un "ami"...).
Mais bref, la pièce continue, dans cette seconde partie alors un peu en boucle, jusqu'à la scène finale.
Le père, le sable, la cérémonie, et je me demandais "Mais comment va-t-il s'en tirer (le metteur en scène) pour réussir à l'enterrer ?". La solution qu'il a trouvée est non seulement ingénieuse, mais hyper-efficace. J'ai fini, je l'avoue, la pièce en larmes, mais pas uniquement à cause de cette scène, peut-être encore grâce à la coda lumineuse qu'il propose (presqu'un peu trop, musicale ensoleillée, happy endique) en contrepoint, -mais c'est important cette remontée vers la lumière, cette quasi sortie du tombeaau. Mais j'ai été tellement remué (et je me suis aperçu que Marie était dans le même état ou presque) que lorsque les lumières se sont rallumées, j'ai eu besoin d'un certain temps pour reprendre figure humaine.
Tout ça m'a bouleversé. Il n'y a pas d'autre mot. C'est ça pour moi le théâtre, finalement. Les deux façons dont on peut vivre une représentation, l'appréhender. Intellectuellement (extérieurement) pour en recenser la forme, le tissu, la texture (les beaux motifs et les accrocs) -ce que j'ai fait au début-, et affectivement ((intérieurement), cet état dans lequel elle vous met, et contre lequel on ne peut pas lutter, ni raisonner, (pourquoi ci, et pourquoi ça on ne sait pas), juste constater qu'elle a touché en vous un point précis, quelque chose de profond, d'enraciné, de souterrain, qu'on serait bien en mal de tenter de nommer ou d'expliciter. L'état dans lequel j'étais à la fin.
Merci à Simon Delétang, et à tous les comédiens de la troupe, d'avoir provoqué ça.
Et donc donné, incontestablement, envie de revenir l'année prochaine, pour découvrir la prochaine mise en scène de Simon Delétang.

Posté par chori à 17:15 - - Commentaires [0] - Permalien [#]