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L'HEROÏQUE LANDE, LA FRONTIERE BRÛLE
de Nicolas Klotz et Elizabeth Perceval

Il y a des événements, comme ça, que j'aurais du mal à laisser passer : un documentaire sur la Jungle de Calais (et ses habitants) d'une durée de 3h45, c'était tentant, et c'était l'occasion ou jamais... De Nicolas Klotz j'avais déjà vu La question humaine (avec Mathieu Amalric), aussi impresionnant que glaçant, mais qui était une fiction, et je ne connaissais que de nom ses documentaires.
La Jungle de Calais a été un sujet suffisamment fort pour intéresser d'autres cinéastes (notamment Sylvain Georges pour Qu'il reposent en révolte -que j'étais d'ailleurs quasiment sûr qu'on avait fait venir dans le bôô cinéma mais dont je ne retrouve aucune trace dans mes archives hélas-) et donc j'ai décidé d'y aller en ce beau samedi ensoleillé, facteur qui hélas avait du influer sur la baisse du nombre de spectateurs potentiels (nous étions peu, trop peu en tout cas).
Nicolas Klotz et elizabeth Perceval ont filmé la Jungle et ses habitants pendant plus d'une année, au fil des saisons, et c'est donc d'une énorme masse d'images et de témoignages dont ils disposaient, et le film s'est d'abord construit là-dessus, à partir de ce matériau. Mais à l'image de son sujet, il s'est  construit, reconstruit, a proliféré, comme vivant sa vie propre de film libre, et a adopté donc une forme changeante au fils des jours et des mois (et des minutes et des heures, dans la matière du film). A partir des lieux (les "baraques", le plastique qui claque, les tôles, les bâtiments de fortune) et des gens qui y vivent, qui espèrent, qui attendent, qui tentent et re-tentent leur passage vers cet eldorado idyllique : "UK"... deux lettres auxquelles ils se raccrochent comme une alternative encore plus forte que les trois (lettres) de God, dont il est souvent question. Gens qu'on voit vivre, et qui témoignent, face caméra, et auxquels on ne peut que s'attacher. Fim-phare, film-gyrophare, film-témoin, film-balise, L'héroïque lande (un titre que j'ai eu énormément de mal à retenir) est tout ça, mais, en restant pourtant toujours objectif, bien plus que ça aussi. Une matière filmique somptueuse, multiple, qui fascine et fait rêver. Certains critiques ont fait aux réalisateurs un (mauvais) procès sur l'esthétisme du film. Ils ont tort, bien sûr. Ce n'est pas parce qu'il filme la boue que le film doit être boueux. Bien sûr, il y a le réel filmique, mais aussi -et surtout-  sa "part des anges" (ce qui s'évapore, ce qui s'en échappe, ce qui le sublime, au sens propre). Ce qui est filmé, ce qui est montré (ce qui est monté), et l'interstice entre les deux. La longue scène finale, presque abstraite (sur la plage un homme danse seul tandis qu'au loin un bateau passe (et part, de droite à gauche, c'est le code) est posée comme une longue respiration (comme, après avoir crapahuté, on reprendrait soudain son souffle), un temps suspendu sublime, un ailleurs rêvé, une lumineuse illusion.

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