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SAUVAGE
de Camille Vidal-Naquet

Il y a des films, comme ça, qui vous vous prennent au dépourvu. Qui vous coupent les pattes, qui vous retournent l'estomac, qui vous fendent le coeur. Et vous donnent l'envie, le besoin, impérieux, d'un petit remontant. Quand je suis sorti de la salle, je marchais à petits pas, tellement j'étais désorienté. Le plan final est en même temps infiniment doux et infiniment terrible. Il y a des films, comme ça, qui vous font sortir les larmes avec effet-retard.
Sauvage (dont je n'ai compris qu'à la toute fin dans quel sens on doit prendre le qualificatif) m'a secoué. En tant que spectateur, d'abord, en tant que mec ensuite, et aussi en tant que gay, et in fine en tant que vieux. Boum et boum et boum et boum, comme quatre déflagrations simultanées (j'aurais pu en ajouter une cinquième, mais je ne suis pas sur du mot, en tant qu'aimant, ou aimeur, ou  amoureux, le fait d'aimer, quoi... la façon d'aimer, plutôt).
Mais revenons au commencement : dans la première scène, le jeune Léo (Félix Maritaud l'interprète et est absolument ahurissant dans le rôle) passe un examen médical, dont la suite nous révèlera qu'il n'était pas exactement ce qu'on croyait voir (il y en aura deux autres dans le film, vers le milieu et vers la fin, avec des médecins différents, qui seront à chaque fois aussi touchants, mais pas pour les mêmes raisons). On comprend que ce jeune homme se prostitue, qu'il pratique son job avec un certain enthousiasme, en extérieur (à l'entrée d'un bois), en compagnie d'autres tapins, dont un qu'on va vite connaiître un plus en détail, Ahd (Eric Bernard, très impressionnant). Léo aime Ahd (le mot ne sera jamais dit) mais la relation entre les deux jeunes hommes est très particulière, instable : Ahd refuse tout signe extérieur d'affection et se sert plus volontiers de ses poings (que ce soit pour rabrouer Léo ou, au contraire, le protéger). Et tous les deux rejouent le fameux ni avec toi ni sans toi, qui m'a déjà apporté tant d'émotions au cinéma.
Le film pourrait passer pour un documentaire, on suit Léo (il est de tous les plans) quand il tapine, quand il attend le client, quand il baise, quand il danse (très impressionnantes -et électro- scènes de clubbing), quand il se défonce (au crack de préférence), quand il dort dehors, (oui, son quotidien est plutôt rude) mais aussi quand il va avec ses copains tapins faire un break pour regarder s'envoler les avions, quand il vole une pomme à l'étal d'un épicier (irascible), ou quand il s'endort dans les bras de Ahd (après que celui-ci l'ait rabroué parce qu'il se branlait contre son cul : "On n'est pas des animaux...") ou même ceux d'un client, un vieux bibliophile solitaire... Car Léo envisage son "métier" d'une façon bien particulière, moins pour l'argent que pour le sexe, ou, mieux, le contact humain (s'endormir dans les bras de quelqu'un) la chaleur. Il y a quelque chose de candide, d'enfantin presque, dans son attitude, dans sa façon d'être seul et de le vivre simplement.
Le film est sans concession, dans la crudité de ses dialogues et dans la frontalité avec laquelle il aborde les scènes "physiques", (où le réalisateur pousse même parfois le bouchon un peu loin, au sens propre, vous comprendrez en voyant le film, une scène qui m'a fait me cacher les yeux comme un film d'horreur). Mais il est honnête (le film) dans sa façon de montrer la vie ce ce mec, de ces mecs. la circulation du désir (et de l'argent aussi).
La vie jusque là cahin-caha de Léo va devenir encore un peu plus difficile lorsque Ahd (qui se définit comme "même pas pédé, et qui compte bien ne pas sucer des bites toute sa vie") se "range" en se maquant avec un vieux. Et envoie bouler Léo, une fois, deux fois... Léo a du mal à combler ce vide, et de plus en plus de mal, même. Même si le terme d'amour  ne sera jamais reconnu, par aucun des deux.
Par imitation, pourrait-on dire, Léo recontre lui-aussi un "vieux", Antoine, qu'il commence par rejeter  ("parce que t'es vieux, parce que t'es moche, parce que je t'emmerde..."), avant que d'être, un peu plus tard, carrément sauvé par lui. Mais les choses ne sont pas si simples, et les projets jamais si sûrs...
Oui, Sauvage est un film d'amour. Et avec un des plus beaux personnages masculins récemment vus au cinéma.
Et une affiche magnifique.

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