samedi 10 novembre 2018

cadres et tableaux

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LA TENDRE INDIFFÉRENCE DU MONDE
de Adilkhan Yerzhanov

Un film kazakh, je ne sais pas pourquoi, ça me fait toujours envie. La bande-annonce de celui-ci était suffisamment bien fichue pour m'appater encore un peu plus, et donc hop! direction Besac et le Victor Hugo en ce début novembre pour voir cette tendre indifférence (juste avant La saveur des ramen). Après en avoir vu quelques-uns lors d'une rétrospective au FICÄÂÂ, on pourrait faire l'assimilation film kazakh = réalisé avec trois roubles six kopeks et quelques bouts de ficelle, et on n'aurait pas tout à fait tort.
Celui-ci en tout cas est absolument magnifique. Par ses choixde mise en scène, qui font de chaque plan (cadrage, composition, couleur, lumière) un tableau à part entière (comme quand on visite un musée, qui mériterait qu'on s'arrête devant et qu'on prenne le temps de le contempler), avec une volonté formelle persistante (insistante, mais ça j'adore, ça devient presque comme un jeu entre le réalisateur et le spectateur),de faire figurer dans le cadre un autre cadre qui remet en jeu le ou les personnages de la scène, bref de re-cadrer,.
L'histoire en est simple (a priori). La jeune Saltanat, dont le père vient de mourir laissant la famille criblée de dette et menacée de faillite et de saisie de ses biens, est envoyée par sa mère "en ville" pour y rencontrer -et épouser- un vieil "oncle" qui serait prêt à éponger toutes les dettes, à condition qu'il y ait "un rapprochement" (ah qu'en termes galants ces choses-là sont dites...). Elle y est accompagnée (en vile) par Kuandyk, un jeune homme amoureux d'elle, qui la protège et la conseille, tout en tentant de se faire sa propre place sur le marché du caïdat local. (Comme l'explique le réalisateur, le Kazakhstan n'a rien connu d'autre que le système féodal et le socialisme, et que, exit le socialisme, on en est revenu au système féodal, le vassal et ses suzerains, le pouvoir du petit chef de clan local au niveau social, et celui de la famille au niveau individuel. Et le pouvoir donc, de l'argent. de la violence, de la corruption, et du mensonge.)
Saltanat est une jeune fille au caractère affirmé, Kuandyk est un viril jeune homme, et c'est visiblement entre eux deux que le "rapprochement" semble se faire. Le marivaudage entre les deux jeunes gens donne lieu à une série de scènes exquises (l'avion imaginaire, le musée imaginaire) qui sont comme le léger coeur battant du film....
Saltanat refuse dans un premier temps les propositions du vieux grigou, mais il faut bien vivre, et parfois faire des concessions à son éthique... Du côté de Kuandyk et de son ascension sociale, les choses se compliquent aussi...
Et elles ne vont pas aller en s'arrangeant, l'amour n'étant pas visiblement de taille à lutter contre la corruption (qui semble être un sport national kazakh), et le film va obliquer et prendre un peu la tangente, glissant vers une conclusion un tout petit peu trop stylisée à mon goût (mais somme toute logique).
En tout cas, on se sent bien dans ce film qui vient de très loin, beau comme un coeur, où l'on cite Camus, Stendhal, Jean-Paul Belmondo, les Impressionnistes, le Douanier-Rousseau, où l'importance de la culture est brandie haut et fort, revendiquée, par rapport à celle du pouvoir ou de l'argent, et qui fait, justement,  des merveilles avec peu.
Un réalisateur à suivre, donc...

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Posté par chori à 06:39 - - Commentaires [0] - Permalien [#]