mercredi 21 novembre 2018

maman veux-tu ?

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SUSPIRIA
de Luca Guadagnino

(post en 6 actes et un épilogue)

Acte 1 accident
après le séduisant Call me by your name, l'intéressant A bigger splash (réalisé avant mais vu après) et le formidable Amore (réalisé bien avant et vu bien avant aussi), voici, du même réalisateur, le nouveau film, tant attendu, (remake du film du même nom, étiqueté pas moins que parangon de l'épouvante transalpine post-soixantehuitarde), et qui tadam! se révèle être ce qu'on est tout à fait en droit de nommer un accident industriel. Aïe. Oui, carrément, n'ayons pas peur des mots.

Acte 2 séance
Suspiria et moi, c'est une longue histoire... Quarante-et-un ans, rendez-vous compte, que j'ai vu pour la première fois l'original, celui de Dario Argento, dont je ne me suis jamais tout à fait remis. Parce que vu dans la plus grande salle du défunt Grand Vox, à Besançon, à une séance de 18h (parce que Michel Grisolia en avait fait une critiquette alléchante dans le Nouvel Obs'), salle où j'ai réalisé au bout de quelques minutes (j'avais raté le début du film parce que j'avais beaucoup hésité avant d'y entrer, et j'étais dans le noir, tandis que se déchaînait sur l'écran sur une sauvage scène d'assassinat à coeur ouvert, accompagnée d'une tout aussi sauvage musique paroxystique), après m'être avancé jusqu'au milieu de la salle, (le temps que mes yeux s'habituent à l'oscurité), que j'étais tout seul, au milieu de cette grande salle, ce qui m'a effrayé au point que j'ai changé de place et j'ai reculé pour venir m'asseoir sur le siège juste à côté des portes (ce qui était idiot, quand j'y repense, car si un tueur masqué était entré dans la salle par cette porte, il m'aurait vu immédiatement et donc égorgé illico...).

Acte 3 trouille
Quarante ans et quelques après cette séance inaugurale, Suspiria me fait toujours peur. Mais sans rien d'objectif. Je l'ai revu plusieurs fois par la suite, en entier cette fois (l'ouverture en est quand même un magnifique moment de cinéma) en salle, mais surtout à la télé, voire même sur l'ordi, j'ai acheté le cd de la musique, (qui est vraiment effrayante), j'ai essayé de me vacciner mais il n'y a rien à faire : si je le regarde (juste un bout, même) je sais que j'aurai du mal à m'endormir, après (ça me fait un peu le même effet avec Inferno, du même Dario Argento, découvert à paris quelques années après) parce que je sais que j'aurai la trouille. Irrationnellement. J'ai beau savoir que ça n'est que du cinéma, c'est comme si c'était resté gravé en moi, ce "trauma" initial... Alors ce soir, ça m'a fait drôle quand, après que je me sois aperçu que le film est tout de même interdit aux moins de 16 ans, ce qui m'a déjà mis en condition, j'ai entendu la demoiselle qui scanne les billets me dire "Vous allez peut-être être seul dans la salle...". Ca m'a fait arghhh l'espace d'un instant (non! par pitié! pas encore tout seul dans la salle!), mais ô chance ô bonheur est arrivé juste derrière moi un monsieur qui allait dans la même salle que moi... Ouf! me suis-je dit en y entrant... Et même un troisième (jeune) homme y est venu s'asseoir, quelques instants plus tard. A trois, c'est mieux... La séance pouvait commencer.

Acte 4 remake
Et voilà donc que ça commence, et je me dis que je vais pouvoir comparer, jouer au jeu des 7 erreurs, avec l'original, d'autant plus que le générique mentionne "d'après le script original de Dario Argento et Daria Nicolodi". Ca démarre autrement : Tiens, on est à Berlin, dans les années 70, tiens un vieux psychiatre qui reçoit une jeune patiente un peu agitée qui est danseuse et souffre visiblement de bouffées délirantes, évoquant les sorcières qui sévissent dans son école de danse, et tiens, -enfin ça y est je reconnais quelque chose- une jeune étudiante américaine, Suzy Banner (dans le premier elle s'appelait banner, mais bon), qui débarque dans sa nouvelle école de danse, l'Académie Markos (mais bon je trouve que l'arrivée de Jessica Harper, avec les portes de l'aéroport qui entrecoupent la musique, la tempête, le trajet en taxi, avaient une toute autre gueule...), le réalisateur a gardé pour les demoiselles le nom des personnages féminins d'origine, et, côté profs, on retrouve la fameuse Madame Blanc, mais il a éradiqué quasiment tous les personnages masculins du récit initial, qui étaient certes accessoires mais décoraient joliment (ah le pianiste aveugle avec son chien...), en rajoutant toutefois celui du vieux psychiatre, auquel il va d'ailleurs donner une importance démesurée...

Acte 5 sabbat
Le premier Suspiria, c'était une histoire de jeunes filles assassinées de façon brutale, de préférence la nuit, à l'arme blanche, avec une musique d'enfer, dans des décors baroquissimes aux couleurs pétantes (rien que pour ça, ça valait le coup de voir le film), au sein d'une académie de danse rococo dont toutes les professeurs étaient des sorcières, sous les ordres d'une sorcière-chef, qu'on ne voyait jamais (mais dont on entendait juste le râle) que l'héroïne, Suzy Banner donc, finissait par estourbir, dans un final assez croquignolesquement grotesque d'ailleurs (c'est un peu souvent le problème chez Argento, les fins ne sont jamais à la hauteur : celle d'Inferno est, il faut le reconnaître, tout aussi décevante), tout ça dans des décors insensés, avec des éclairages qui l'étaient tout autant. Luca Guadagnino a conservé sommairement cette trame, mais l'a tripatouillée à sa sauce, et en a fait une histoire  embrouillée que c'est rien de le dire (ah quoi bon ces références incessantes au terrorisme et à la bande à Baader ?)... Mais surtout que c'est moche! Suspiria, ça claquait en couleurs primaires, ça vibrait, ça décollait presque la rétine, rouge profond, bleu pétant, (technicolor, quoi!) jaune, vert, ça avait de la gueule! Ici tout est tristouille, éteint, froid, en verdasse marronnasse beigeasse (et même rougeasse, pour un final qui,lui, a conservé l'imbécillité de son modèle mais en l'étirant et en l'exagérant -le chorégraphiant- jusqu'à plus soif, ce qui n'était pas forcément la meilleure des idées à avoir (aïe aïe aïe un sabbat dont le souvenir me fait mal, tellement la grotesquerie y atteint des sommets).

Acte 6 actrices
Le réalisateur avait tout de même convoqué du beau monde, pour ce qui est de ses actrices : des jeunes (Dakota Johnson, Mia Goth, Chloë Grace Moretz) et des plus aguerries (j'avais écrit moins jeunes mais je trouvais ça désobligeant, alors que ce n'était pas du tout mon intention) :Tilda Swinton, actrice singulière que j'ai toujours trouvée formidable, qui est sa muse, (elle était sublime dans Amore) paye ici doublement* de sa personne -mais à quoi bon lui faire incarner un deuxième personnage auquel est attribué un faux interprète au générique* ?- (il avait été question, tout au début du projet, d'Isabelle Huppert dans ce rôle, et j'avoue que cette perspective m'avait fait saliver, mais visiblement, ça n'a pas pu se faire...), puis un duo d'actrices en hommage au cinéma allemand des années 70: Angela Winkler et Ingrid Caven (de la même façon que, dans la version de Dario Argento, Alida Valli et Joan Bennett jouaient les références au cinéma des années 50), puis un clin d'oeil à l'original, avec Jessica Harper -qui en 77 jouait la nymphette héroïne, apprentie-détective et witch-killer, tandis qu'elle n'est ici que la femme du psy- sans oublier notre Sylvie Testud (que j'aime toujours autant), hélas un peu ici injustement sacrifiée, dans tous les sens du terme, il a d'ailleurs fallu que je vérifie au générique de fin qu'il s'agissait bien d'elle), tout ça pour ça : un gloubiboulga (j'avais écrit salmigondis) indigeste et prétentieux (et peu ragoûtant, enfin de moins à moins, au fur et à mesure qu'on s'approche de la conclusion) et confus). Moralité (psy) en gros : tu es la mère / tuer la mère. Si j'étais une femme, je crois que je m'inquièterais du message délivré par le réalisateur.

Epilogue rêves
De ce naufrage on sauvera la musique de Thom Yorke (qu'il vaut mieux, finalement, écouter sur disque chez soi, au chaud), et quelques scènes aussi, quand même (Luca Guadignino nous a prouvé qu'il ne filme pas avec les pieds), surtout les scènes de "rêve", ces enchaînements très rapides de plans très brefs, parfois presque de l'ordre du subliminal, que j'ai vraiment beaucoup aimées, tout en se rappelant bien d'en oublier quelques autres  (un solo de danse de l'héroïne, concomitant au nouage des membres d'une autre ballerine, en solo elle aussi, que j'ai trouvé tout à fait embarrassant, tout autant que, je l'ai déjà mentionné, le sabbat final). Argento/Guadagnino : 1-0 en faveur de Dariochounet, sans discussion possible.

5193736

l'affiche a une certaine gueule, mais, déjà, avant d'avoir vu le film, il y avait un détail qui me chiffonnait : je trouve cette calligraphie assez laide, et surtout, surtout, vous avez vu ce A immonde ? Injustifiable. J'avais d'ailleurs prévu d'intituler ce post Le A de Suspiria...

* et j'apprends à l'instant (dans Variety et en vo, s'il vous plait, qu'elle en en joue un troisième, lors du fameux sabbat final, celui de la sorcière-chef! (Donc elle figure trois fois dans cette scène!)

 

Posté par chori à 06:28 - - Commentaires [0] - Permalien [#]