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L'HOMME FIDELE
de Louis Garrel

J'adore être surpris par un film. Surpris en bien, bien sûr. Un film dont on n'attendait rien, ou dont on attendait peu (ou prou), un film qu'on n'avait pas très envie de voir, à côté duquel on serait peut-être passé si le hasard n'avait pas fait en sorte que. Un film de (et avec) Louis Garrel, qu'on aima d'abord beaucoup par le passé puis qui, comme pour tant d'autres (on n'est pas le seul dans ce cas) nous agaça (enfin, commença de nous agacer), un film avec deux actrices pour lesquelles on ne ressentait pas une folle attraction (Mesdemoiselles Casta et Depp), bref un film pour lequel on aurait pu avoir envie de passer son tour.
Et puis non, finalement.
Et qu'est-ce qu'on a bien fait... Dès la première scène (pourtant juste un dialogue en champ/contrechamp classique, mais avec des échelles de plan différentes) on s'émeut : oh oh qu'est-ce que c'est bien filmé! Et ça ne fait que commencer.
On savait (on a lu l'interview de LG dans les Zinrocks) que l'argument du scénario -co signé par Louis G. et Jean-Claude Carrière- provient de La seconde surprise de l'amour, de Marivaux. Et donc on n'est pas surpris que, d'une certaine façon, le début du film marivaude. Mais marivaude à sa façon, en soufflant le chaud et le froid, entre les presques larmes et le demi-sourire. Le narrateur nous apprend par voix-off interposée que la femme qu'il aime et chez qui il habite vient de lui apprendre qu'elle était enceinte de son meilleur ami et qu'elle allait d'ailleurs l'épouser.
Et puis bing! premier virage : disparition d'un des personnages (qu'on n'a d'ailleurs encore jamais vu, mais dont on a beaucoup parlé) et voilà que l'intrigue bifurque sans prévenir vers une hitchcockerie plutôt plaisante, mais qu'on pourrait dire saupoudrée de Raul Ruiz (je ne sais pas trop pourquoi j'associe, justement, Laetitia Casta à Raul Ruiz) lors d'un deuxième acte où apparaît un personnage d'enfant, oui, ruizien, qu'aurait pu jouer Melvil Poupaud il y a quelques dizaines d'années, qui manipule la fiction et la tirerait du côté de Soupçons, tandis que les deux voix-off déjà présentes (la veuve, Laetitia/Marianne et l'éconduit, Louis/Abel) sont rejointes par une troisième qu'on n'avait pas forcément vue venir dans l'histoire (mais dont on savait qu'elle allait bien finir par arriver parce qu'on avait bien lu les noms en haut de l'affiche), celle de Lily-Rose/Eve, la belle-fille (c'est vrai que cette demoiselle a un visage étrangement beau, et mbellement étrange à la fois), et que se met en place le tango triangulaire du troisième acte, où l'on naviguerait cette fois du côté de chez Rohmer (on serait même en haute-(roh)mer) voire (ça c'est dit chez certains crtiiques) Woody Allen. (c'est vrai que les deux sont aussi bavards).
Avec toujours cette même réjouissante façon de filmer, à la fois précise et désinvolte, que je me laisserais même aller à qualifier de brillante, si si! Et ces réjouissantes voix-off qui commentent l'action et la commentent, chacun(e) à sa sauce.
De l'amour et du désir, du désir et de ses ambiguités (ou de ses paradoxes), du mensonge utilisé comme médicament (poison ou antidote) (et de l'humour comme poil à gratter -Loulou/Droopy excelle dans le genre, et on est -agréablement- surpris que Laetitia et Liily-Rose montrent des dispositions dans ce domaine), des adultes qui jouent comme des enfants (et un personnage d'enfant traité comme un adulte), tout ça dessine une Carte du Tendre plutôt plaisante et spirituelle.
Bravo Louis G., pour cette excellente première surprise de 2019.

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