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ROJO
de Benjamin Naishtat

Et voilà! Une fois de plus, Hervé avait raison! C'est lui qui avait proposé ce film que, personnellement je n'avais pas vu venir (pourtant nous avions déjà programmé -et beaucoup aimé- son précédent Historia del miedo) et qui conclut en fanfare notre programmation estivale (bon, en réalité il y aura encore deux semaines, dans le bôô cinéma, avant le premier septembre c'est les vacances, et donc les cinéphiles et amateurs d'art et essai sont censés voir des bonnes grosses daubes estivales n'ont droit qu'à un film, c'est comme ça...).
La bande-annonce, qu'on voyait depuis un certain temps, raconte un film qui (c'est habile) n'est pas tout à fait celui que l'on va voir. Que j'ai trouvé absolument magnifique. Avec deux acteurs dont on (re) connaît les visages : le premier, Dario Grandinetti (qui joue l'avocat) qu'on a vu dans deux films d'Almodovar et dans Les nouveaux sauvages, mais le second, surtout, Alfredo Castro, vu, lui, au moins dans plus d'une demi-douzaine de films déjà programmés dans notre  Semaine Latino (Mariana (Los perros), Neruda, El Club, Les amants de Caracas, No, Les Soeurs Quispe, Post Mortem... impressionnant, non ?) et qui joue le détective...
Un avocat, un détective, serions-nous dans un polar "classique" ? énigme ? procès ? Mais Benjamin Naishtat est un petit malin, et met en place une histoire instable, pleine de points d'interrogations, de chausse-trapes, de fausses pistes, de hors-champ narratifs, de peut-être et de doutes...
Le spectateur sait qu'une maison a été dépouillée, qu'un homme un peu agité a fait un scandale dans un restaurant devant un avocat, qu'il s'est un peu plus tard suicidé devant l'avocat, que celui-ci, après avoir essayé de l'amener à l'hôpital s'en est finalement débarrassé dans le désert (j'ai repensé à ce sketch affreusement cruel dans Les nouveaux monstres où un fêtard en grosse bagnole, après avoir recueilli dans sa voiture un blessé et fait en vain le tour des hôpitaux et des cliniques pour l'y déposer finit par le redéposer à l'endroit où il l'avait trouvé...), et il sait donc aussi (le spectateur) que beaucoup de questions se posent, à propos de cet avocat, et que  le scénario  ne va plus le lâcher, et tournicoter autour de lui, et de plus en plus s'en rapprocher,  de la même façon que l'annonce (la menace) d'un coup d'état imminent se rapproche elle aussi inexorablement des personnages, projetant une désagréable ombre portée (mais qui restera hors-champ jusqu'à la dernière scène).
Le scénario est virtuosement ficelé, chaque nouvel événement oblige le spectateur à se poser de nouvelles questions, parfois on se demande même carrément que vient faire là cette scène (par exemple, la scène de drague entre les deux ados) mais le réalisateur sait où il va, et c'est un peu comme si les points numérotés se reliaient progressivement les uns aux autres pour former un dessin d'ensemble qu'on n'aurait pas forcément vu venir. Tous les personnages sont argentins, la plupart font partie de la "bonne bourgeoisie" et forment d'ailleurs un groupe d'amis, la seule pièces "extérieure" est le détective (de la télévision), qui, lui, est chilien et qu'on a fait venir expressément pour résoudre le mystère de la disparition du "hippie", qui impacte chacun des personnages de façon plus ou moins directe. Mais ce n'est pas vraiment le travail d'enquête qui intéresse Benjamin Neishtat.  Rojo (titre difficilement prononçable pour beaucoup de gens, et dont on peut d'ailleurs se demander le pourquoi?) est davantage un film de personnages plutôt que d'actions. Une belle étude de caractères (et des différentes manières d'être un beau salaud). Le détective livrera ses conclusions à l'avocat, en plein désert, avant de repartir. Et la vie continuera (presque) comme si rien ne s'était passé...
Un film fort et très bien fait. Glaçant.

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