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UNE FILLE FACILE
de Rebecca Zlotowski

Bonne pioche. (Ca arrive assez souvent avec les films dont on n'attend rien).
Ca commence (on serait du coup presqu'un peu inquiet) comme une Kéchicherie lambda (l'été, les adolescent(e)s, la mer, la drague, les organes génitaux des oursins -bon c'est sûr là sur le coup le mec n'a pas été très fûté faut le reconnaître-, la peau bronzée, le popotin qui se balance de part et d'autre du string de bain vert fluo... "C'est l'amour à la plage aouh tcha tcha tcha..." chantez avec moi) l'ambiance s'y prête, mais mademoiselle Zlotowski, fine mouche, nous transforme ça hop hop hop en chronique amorale, en manifeste politique, en pamphlet sensuel, avec le récit des aventures estivales de son héroïne, Naïma, l'été de ses seize ans, et surtout celles de sa cousine, Sofia, à peine plus âgée. Pauline à la plage, vous avez dit ? 
Un film de lieux (et un film de classes), -avec un explicite téléphérique-, de va-et-vient(s) entre le haut et le bas, les friqués et les crevards, entre l'appartement de Naïma, le grand hôtel où elle va bientôt travailler comme stagiaire (mais où elle passera une soirée en tant que cliente), la plage où elle caramélise avec sa cousine, et le yacht du milliardaire brésilien qui vient juste de s'amarrer là.
La phrase entière qui donne son titre au post est (je cite de mémoire) "Il faut savoir que la richesse existe, pour être capable de supporter la pauvreté..." (c'est le milliardaire -qui se définit comme anarchiste-qui la prononce), et pose crûment (et cruellement aussi) le problème. J'admire la façon dont la réalisatrice met en place ce chassé-croisé (finalement très peu) sentimental estival. C'est Naïma la narratrice du film (avec ses seize ans encore nimbés d'une certaine candeur), observatrice de sa cousine Sofia, de son apparente amoralité (les critiques l'ont presque tous fait, mais je ne peux pas m'empêcher d'évoquer aussi son phrasé et son jeu  très Bardot de la grande époque -celle du Mépris, pour rester dans le contexte estival et surchauffé- et de sa liberté aussi).
Rebecca Zlotowski parle de domination masculine, mais via le prisme du pouvoir féminin. D'une certaine forme de puissance. Et c'est là que le film est très fort. Ne jamais rien attendre, dit Sofia. Et aussi par le regard de femme posé par la réalisatrice sur d'autres corps de femmes (corps jeune naturel, corps jeune retravaillé) et de visages aussi (Clotilde Coureau nous fait à ce propos un très joli numéro dans la trop brève scène hélas où on la voit intervenir). Et de comportements aussi.
(un popotin filmé par Kéchiche n'a rien à voir avec le même, filmé par Zlotowski, allez savoir pourquoi... sans doute, comme dirait Godard, une affaire de morale ?)
Il est fascinant, le personnage de Sofia, la cousine bardotesque, mais elle est passionnante aussi, la jeune Sofia, durant ces mois décisifs où quelque chose de son devenir se met en place. Andres, le propriétaire du bateau est méprisable à souhait, (et le personnage tiendra soigneusement ses promesses de dégueulasserie nonchalante jusqu'au bout), tandis que celui de Philippe (Benoît Magimel, qui vieillit très bien) est heureusement un contrepoint plus nuancé.
Et puis il y a Dodo, le copain gay de Naïma ("avant on était comme deux frangines, maintenant on est comme un vieux couple, et en plus on baise pas...") hélas un peu abandonné au cours du récit (mais qu'on retrouve heureusement à la fin).
Et c'est rétrospectivement assez drôle (ou peut-être moi qui ai l'esprit mal tourné) qu'un sextant soit un élément central et décisif de cette histoire de galipettes, non ?

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à lire, la pertinente critique de Libé, , et le très intéressant entretien avec la réalisatrice, .