vendredi 3 janvier 2020

les citronniers

209
IT MUST BE HEAVEN
d'Elia Suleiman

Le "dernier film de l'année", ça n'est pas rien... C'est souvent une surprise (quelquefois, un film dont je ne connaissais rien quelques heures auparavant), quelquefois une confirmation, ici un souhait, là un hasard, en tout cas, presqu'à tous les coups un grand bonheur. C'est le dernier mot du livre, la cerise sur le gâteau, déjà bien décoré, du Nouvel An, l'étoile joliette qu'on pose -en dernier- tout en haut du sapin de l'année cinématographique, le, bref, une place qui se mérite.
C'est pour ça que, lorsque j'avais vu que le film d'Elia Suleiman était programmé, dans le bôô cinéma, pour la semaine du 25 décembre au 1er janvier (de fête à fête, donc), je m'étais dit que a) ce n'était peut-être pas la semaine de l'année la plus propice à lui assurer une visibilité optimale, b) ce serait donc probalement le dernier film que je verrais de l'année et c) qu'il allait falloir faire fissa pour rentrer du Perche joli où je passe -rituellement- les fêtes de Noyel puisque la dernière séance en était programmée le lundi 30...
Ce qui fut fait. A ving heures et quelques j'étais dans la salle, pour cette dernière friandise cinéphilique de l'année. Ce que le film est précisément. Une gourmandise. Elia Suleiman, on l'aime depuis son premier film (Chronique d'une disparition, 1996, qui, étrangement, a justement disparu de la filmo du réalisateur sur allocinoche) qu'il était venu présenter à Vesoul (et il avait voyagé en compagnie d'Amos Gitaï qui venait lui aussi présenter un film...) et tous les deux avaient d'ailleurs co-réalisé à cette occasion un film qui s'appelait Guerre et paix à Vesoul...
Vingt-trois années plus tard, revoilà notre palestinien préféré, toujours devant et derrière la caméra. Qui récolte ce qu'il s'aime. C'est un univers particulier, spécifique, suleimanesque pourrait-on dire, où Elia Suleiman réalisateur filme Elia Suleiman acteur dans le rôle d'Elia Suleiman personnage. Triple jeu. Comme le film, divisé lui aussi en trois parties, la première à Nazareth (Palestine), la seconde à Paris et la troisième à New-York, carrément. On l'a dit et je le redis, il y a du Tati dans le personnage que s'est composé E.S. Le chapeau de paille, l'impassibilité (qui relèverait, elle plutôt du keatonien) et les yeux grands ouverts derrière les grosses lunettes, il observe. L'environnement immédiat, le quotidien, ce qui se passe , juste devant lui (histoires de voisins), l'état du monde auquel il assiste. Les autres parlent mais pas lui. Il est juste témoin, témoin de scènes drôles, décalées, délicieuses, impeccablement cadrées et mises en scène (et en image), qui se succèdent (cohabitent) se télescopent même parfois. Qui surprennent, font sourire, émeuvent, questionnent, Le spectateur qui est, bien souvent, aussi ébahi que le personnage qu'il oberve en train d'observer.
J'ai beaucoup ri devant ces histoires improbables, absurdes, nonsensiques mêmes parfois, qui savent cacher leur jeu, ces petits riens narratifs qui en disent beaucoup plus long que ce qu'ils prétendent juste montrer. Cette apparente candeur, cette façon de voir mine de rien, qui sait pourtant pointer du doigt, par exemple, l'omniprésence policière, le bras armé de la loi (et l'obsession sécuritaire) en la chorégraphiant (que ce soit à Nazareth, à Paris, ou à New-York, Ouh ouh méfions-nous les flics sont partout...).
Oui, le film est jouissif, comme l'a dit Hervé en sortant (nous avions tous de larges sourires et des petites étoiles qui clignaient dans les yeux), dans sa façon de nous présenter le monde entier comme une Palestine (en même temps que la Palestine comme un monde tout entier : le voisin qui cueille les citrons, celui qui va à la chasse et raconte une histoire (un magnifique papy), le père et le fils qui dialoguent, celui qui est poursuivi... on a envie d'habiter Nazareth et d'y être le voisin d'Elia Suleiman. Je dois avouer que c'est la partie du film que je préfère, la plus forte, celle où Suleiman est le plus dans son élément. Dans son environnement, "dans son jus" dirait ma copine Christine.
Après un intermède "Monsieur Hulot Suleiman prend l'avion" nous voilà à Paris sur les pas de notre clown blanc toujours aussi médusé (dans une partie en trois parties qu'on pourrait résumer par "plein/vide/plein" -la partie centrale est assez bluffante-), puis sans transition à New-York/ Montréal (je pensais que c'était mais au générique il est dit que c'est filmé ici) pour un dernier petit tour -un peu essoufflé-  avant de revenir à Nazareth et de constater que rien de neuf sous le soleil palestinien.
J'adore la façon dont Elia Suleiman se nous la joue mine de rien, et tout ça m'a fait penser au très bel album de Katy Couprie et Antonin Louchard Tout un monde : une suite d'instantanés qui sont autant de façons de voir, et proposent à chacun d'interpréter les choses comme il en a envie... Le terre-à-terre, le réel, le banal, l'ordinaire, le trivial, le craignos, ne demandent qu'à prendre leur envol, à nous porter, à nous faire rêver, en partant d'une situation qui au départ n'y prêterait pas forcément (toutes les scènes avec les flics, par exemple).
Non décidément, je ne pouvais pas imaginer meilleure façon de conclure cette année ciné 2019...
Et j'ai juste trop envie de le revoir.

1793210

la très belle affiche

Elia+Suleiman+Fadi+Sakr+Must+Heaven+Photocall+Ck3uNg7SnTil

E.S et ses voisins (celui qui chasse et celui du citronnier)

Posté par chori à 05:53 - - Commentaires [0] - Permalien [#]