"C’est ça, se réinventer ?

On allait voir ce qu’on allait avoir. Macron avait promis pas moins que de se réinventer. Il avait expliqué que le "monde d’après" n’aurait rien à voir avec celui d’avant. Que rien n’était tabou. Il avait même évoqué les "jours heureux" qui reviendraient, et tous ceux qui savent à quoi font référence ces mots s’étaient interrogés. Il ne va pas oser quand même ? En guise de réinvention, on a droit une énième fois à Sibeth Ndiaye, sorte de mètre étalon du mensonge décomplexé, ­annonçant qu’une médaille de l’engagement face à l’épidémie serait attribuée "à tous les Français qui auront été en première ligne". Une médaille ? Une fucking médaille ? Une prime aux hospitaliers, une incitation des salariés à leur refiler leurs RTT, une médaille, un Chocapic, une branlette et dodo ? C’est ça, la réinvention, Président ? On se croirait pendant la Première Guerre mondiale. Nous, les soignants, la piétaille, nous nous sommes retrouvés au front sans armes, sans protections, soumis aux directives ubuesques, aux injonctions contradictoires de nos chefs. Beaucoup d’entre nous ont été contaminés, tous ont souffert, certains sont morts. Je le répète, ce ne sont pas des héros, pas des martyrs. Ce serait trop commode pour vous. Les héros, on leur file une médaille, une prime, ils saluent et retournent à l’anonymat. Les martyrs, on leur file une médaille à titre posthume, on checke avec le coude leur veuve éplorée, leurs enfants, et on les renvoie à leur infini chagrin. Et normalement, ça se passe bien. Loin à l’arrière, n’ayant rien su de ce qui se passait au front, impatient de reprendre le cours d’une vie normale, le peuple en liesse applaudit, puis oublie. Mais pas cette fois. Parce qu’une grande majorité d’entre nous ont réalisé quelque chose pour la première fois de leur vie : nous n’avons pas eu besoin de vous. On a fait sans vous. Moi, soignant, j’ai fait sans vous. Pourtant, la chose politique ne me dégoûte pas, je vote aux élections, je respecte les institutions. Je ne nique même pas la police, c’est dire. Enfin, quand c’est la police, pas la milice de votre préfet qui ment. J’ai fait sans vous. Je me suis tourné vers les élus locaux, qui ont répondu présent. J’ai été aidé par des feignasses de fonctionnaires. J’ai été approvisionné en masques, en sur-blouses, en gel par mes patients, mais aussi par des gens qui ne me devaient rien. Et, ensemble, nous avons réalisé que nous pouvions faire France. Que nous partagions une communauté de destin et que, c’est ballot, vous n’en faisiez pas partie. Parce que normalement, dans un cas comme ça, le peuple devrait se tourner vers le gouvernement, y trouver des directives claires, des informations honnêtes, comprendre la stratégie proposée. Nous avons eu droit à un flux d’injonctions contraires, à une marée de mensonges destinés, en vain, à couvrir vos erreurs politiques. Rien. Vous n’avez apporté que la confusion. Je n’ai pas vraiment de conseil à vous donner, sinon celui de l’humilité et de la prudence. Je ne sais pas qui a pensé amadouer les indigènes avec de la verroterie, mais une mutation à l’ARS de Saint-Pierre-et-Miquelon me semblerait un excellent plan de carrière. Le monde d’avant essaie de reprendre ses marques comme si rien ne s’était passé. Les mêmes médecins de plateau ridicules viennent, après un mea culpa vite torché, nous resservir leur incompétence en prime-time, en espérant que ça passe. Les mêmes seconds couteaux de la politique se frottent les mains en espérant que les affaires reprennent. Ouvrez les yeux, il est encore temps. On ne veut pas vos médailles, de vos primes, on ne veut pas deux-trois modifications de façade et le retour aux commandes des mêmes incompétents. La situation dans le pays a été quasi insurrectionnelle pendant des mois, pendant lesquels au lieu d’acheter des protections pour le peuple et les soignants, vous avez stocké des armes de guerre. N’espérez pas nous amadouer avec des verroteries. Je finirai avec Game of Thrones, qui dit beaucoup sur la quête du pouvoir. C’est l’histoire d’un jeune homme imbu de lui-même qui veut être roi. Pour cela il est prêt à vendre sa propre sœur pour prendre le contrôle d’une tribu de guerriers à moitié nus qu’il méprise. Mais un jour, il va trop loin, et ces gens, "qui ne sont rien", prennent les médailles dorées dont il les a affublés, les jettent dans un chaudron pour les faire fondre et.... Pardonnez-moi, je ne voudrais pas vous divulgâcher la suite. ­Disons que selon les mots d’un autre personnage de la série, Ramsay Bolton, "si vous pensez que ceci va avoir une fin heureuse, vous n’avez pas suivi les événements.""
(Christian Lehmann/Libé)

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l'esprit des murs :

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tiens un peu de musique, une "installation sonore" très réussie
(installez-vous cosy prenez le temps y en a pour 38 minutes et quelques)
Pandémix de Léonie Pernet

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"Nul n’est méchant volontairement, disait Platon… Aujourd’hui, Platon est contredit par les dirigeants et cadres et sous-cadres des grandes enseignes… Ils ont claironné leur générosité au début du confinement, la main sur le cœur. "Nous verserons une prime de 1 000 euros à tous nos salariés héroïques grâce auxquels le pays va survivre et grâce auxquels nous continuerons à nous engraisser en restant protégés derrière nos écrans…" Deux mois plus tard, ils rivalisent d’ingéniosité pour tenir leur parole sans la tenir tout en la tenant… Cela fera des débats obscènes sur les chaînes d’info pour abuser les citoyens… Donc pas de suppression des primes, mais des primes au prorata du temps de travail, seulement aux permanents ou seulement aux plus exposés, transformées en bons d’achat… Il ne devrait y avoir aucun débat… Ils ont menti… et ils l’ont fait volontairement. Ce sont des salauds. A l’arrivée, aucun salarié n’aura 1 000 euros sonnants et trébuchants. Gardez vos 1 000 euros. Mais voilà deux mois, c’était la guerre… Celle de 14-18, puisqu’on nous a parlé d’union sacrée… Il fallait que les pauvres gens montent au front et souvent y meurent… Les dirigeants politiques, économiques, militaires restés à l’arrière ont, dès la paix revenue, dressé la liste, village par village, des héros morts pour la patrie et ont prononcé des discours émouvants et en fanfare devant les monuments aux morts pour la France… Ces pauvres ouvriers et paysans sont morts pour rien, ou plutôt ils sont morts pour sauver les profits des maîtres du monde. Des primes pour s’exposer à la maladie et à la mort et être glorifiés ensuite par ceux qui en ont profité… C’est le triste sort des pauvres gens. Gardez vos 1 000 euros… Qu’ils étouffent vos éloges dans vos gorges. Les héros veulent des augmentations de salaire… Les héros exigent que vos capitaux soient taxés comme nos efforts… Les héros savent que si vous n’y êtes pas contraints, votre cupidité reprendra toujours le dessus. Une réforme de la fiscalité serait un premier signe de la nécessaire réinvention du monde dont même notre Président a eu la révélation. les soignants. Plus qu’une médaille, il réclame pour l’après de vrais changements." (Robert Guédiguian / Libé)

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et glou et glou

"Au moins 10 millions. C’est, en nombre de litres, la quantité de bière qui va partir au caniveau, alertaient la semaine dernière les Brasseurs de France. Pour le syndicat, qui regroupe 300 adhérents, soit 98% de la production française, «la fermeture brutale des cafés, restaurants, l’arrêt des activités touristiques et l’annulation de tous les festivals et salons a laissé plus de 10 millions de litres de bière, majoritairement en fûts, en souffrance». Contrairement au vin ou aux spiritueux, qui peuvent supporter deux mois de confinement sans que leur qualité ne soit altérée (voire ils y gagnent), les bières très houblonnées, comme l’IPA, ne se conservent guère plus de deux ou trois mois. Au-delà, elles perdent leur saveur. Avec ce confinement, la santé du secteur des brasseries, dont presque un quart est à l’arrêt total et dont près des trois quarts déclarent avoir perdu au moins la moitié de leur chiffre d’affaires depuis l’annonce du confinement, est mise à mal. C’est plusieurs millions d’euros qui vont s’envoler avec la destruction des stocks, qui concerne les fûts déjà entreposés dans les bars fermés et non ceux destinés à la consommation à domicile. Faudra-t-il pour autant redoubler de lever de coude lorsque les bistrots rouvriront? On ne saurait vous le conseiller, par respect pour vos organes. Mais privilégier les bières locales peut être une bonne idée." (Tu Mitonnes / Libé)

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