BELGICA
de Felix van Groeningen
Du bon usage du marketing... Celui-là, grâce à sa bande-annonce, j'en avais une envie folle. J'avais beaucoup aimé les deux films précédents du monsieur (La merditude des choses et Alabama Monroe), même si j'avais quelques réticences vis-à-vis de chacun d'eux (trop de tatouages par ci, trop de nihilisme par là, je sais je chipote...).
Des coïncidences, aussi (comme avec la musique en général, ou les bouquins, ou que sais-je encore), et la façon dont un truc peut-être parfaitement en phase avec votre humeur du moment, et renforcer encore le sentiment éprouvé.
Je n'ai rien voulu lire dessus avant, je connaissais juste cette fichue bande-annonce qui me mettait tellement en joie que j'ai fini par la télécharger, et là j'étais bien dans cette salle 1 du bôô cinéma (la plus petite), au -beau- milieu du rang, idéalement placé, à côté de ma Catherinechounette préférée... Je crois que c'est la première fois que je ne me suis plaint pas que le son soit trop fort, au contraire, là ce fut justement une des raisons du grand plaisir (de l'énorme plaisir) que j'ai pris au film.
C'est l'histoire de deux frangins (frérots) belges (un petit nerveux et un grand, nerveux aussi d'ailleurs) qui s'associent pour agrandir le bar que possède le premier (le Belgica) et en faire un club, un haut lieu de la vie nocturne ... bruxelloise ? (où est-ce que ça se passe, d'ailleurs ?) Non, à Gand, je viens de vérifier, de la nuit gandoise donc. Gantoise, je re-viens de vérifier). Plus exactement c'est le grand qui propose au petit d'abord de venir lui filer un coup de main en salle, et ensuite d'investir avec lui pour mettre en place le lieu. Et on ouvre en fanfare le nouveau Belgica (c'est la scène -et la musique- que j'adore dans la bande-annonce) et les ennuis bien sur ne vont pas tarder à commencer, et les histoires de fric, de bibine et de coke fleurissent, et les tensions humaines, familialles, policières aussi.
C'est une histoire simple mais filmée à la Von Groeningen, avec une énergie et une rage -et une force- folles. C'est un univers qui est pourtant très très loin de moi (les bars la nuit la musique la défonce tout ça) -autant quasiment que les films de gangsters, par exemple- mais dans lequel le talent du réalisateur fait qu'on est happé, absorbé, immergé (c'est exactement le mot), médusé. La musique y est pour quelque chose, qui en est la colonne vertébrale (on est dans son fauteuil, bien au chaud, et c'est comme si on était en même temps avec eux tout près de la scène, au beau milieu de cette nuit belge, où interviennent des groupes dont on apprendra qu'ils sont fictifs, et sont tous l'oeuvre de Soulwax, un groupe électro-rock belge, justement, qui a composé la bande-son du film (à part une "mise en jambes" -en oreilles plutôt-, plutôt très réussie sur le J'aime regarder les filles de Patrick Coutin qui a quand même déjà beaucoup servi par le passé mais continue de fonctionner ici à la perfection, plus quelques autres que le générique de fin énumère trop rapidement pourqu'on puisse tout lire) et on a envie de gigoter de marquer le rythme, de lever son verre, de gueuler à l'unisson avec les clients du Belgica (mais nous sommes tous, à cet instant, un peu clients du Belgica, non ?).
(A propos de musique, il est regrettable que tout ne figure pas sur le cd de la bande-originale (que j'ai écouté dès ce matin) notamment la fameuse fanfare de la bande-annonce (qui me reste encore dans les oreilles) et le morceau de générique de fin, qui m'a donné grave envie de gigoter. Fermons la parenthèse).
Oui, j'ai vraiment adoré ça.
Même si le discours peut, finalement, paraître (aux pisse-froid) moralisateur et convenu (Libé s'est livré dans ce genre à un exercice appliqué -consciencieux- de dézinguage tous azimuths qui ne m'a donné que plus envie de le voir et de le défendre. Et de l'aimer. Même si, et je fais là un parallèle avec Apichatpongounet qui pourra sembler étonnant, je l'aime peut-être -sans doute- pour les mauvaises raisons. Mais ce ne sont pas les raisons qui importent, c'est juste le fait d'aimer.) on est transporté par, je le redis, l'énergie du réalisateur. Ce qui me plaît, ce qu'il me plaît de croire ou de comprendre (ou de ne pas) ce n'est pas forcément ce que le réalisateur y a mis ou a voulu y mettre. je n'ai jamais été très "bars" ni "musique jusqu'au bout de la nuit", ni on se bourre la gueule et on se dit qu'on s'aime, ni on se bourre la gueule et on se fout sur -la gueule, justement-, et pourtant je me suis senti là très bien. Et le film aurait pu durer une heure de plus que ça ne m'aurait pas dérangé, bien au contraire. (Et je me dis que ce qui coinçait un peu pour moi à propos d'Alabama Monroe c'était justement que la musique, là, ne me convenait pas. Ou me convenait moins. Alors que là c'était parfait. on s'en est pris plein les oreilles et je voulais que ça dure. Felix Von Groenigen continue de creuser son sillon avec obstination, celui du réalisme social (anti-social) bien gueulard, bien rugueux et alcoolisé -et enfumé-, mais il le fait sans démagogie populiste, simplement, avec juste sa (belle) sincérité.
Et ça me fait penser que j'adore le logo du Belgica, qui figurait sur l'affiche originale, plus courageuse -et lisible- que l'affiche française, et que je ne peux pas me retenir de vous montrer ici :

... mimi, non ? Et ça a d'ailleurs été décliné en matos publicitaire offert (je suis jaloux) aus spectateurs de l'avant-première (et/ou des projections de presse me semble-t-il). Et ça ressemble finalement assez au film : du rentre-dedans, certes, mais non dénué d'une certaine tendresse (même si mâtiné d'un certain irréalisme zoologique mais passons). Ce qui fait la force du film (et qui nous y accroche presque autant que la musique, c'est le... montage, (justement), et ce bel élan (re-justement) d'énergie qui ne se dément presque jamais. Le film progresse à flux tendu d'énergie, et le réalisateur fractionne et diffracte les instants pour faire en sorte qu'on ne lâche jamais.
Deux frangins, qui ne s'étaient pas vus depuis longtemps, le petit a un oeil fermé et est resté célibataire, tandis que le grand s'est marié, à un enfant, (bientôt deux) une maison, et les retrouvailles sont comme l'étincelle qui va foutre le feu au baril de poudre sur lequel il ne savait pas qu'il était assis (j'aurais pu mettre cette proposition au pluriel). A la trajectoire "classique" (grandeur et décadence d'un bar branchouille) du lieu répond la non moins classique trajectoire des destinées individuelles de chacun des frères et et celle du lien qui les unit. D'un côté la nuit la musique on boit on fume on sniffe on baisouille et de l'autre la réalité des flics et des banques, des notaires, les choix à faire par rapport à un style de vie (une situation familiale, affective), à la gestion d'un lieu (les utopies initiales "on ne sélectionne pas", "on laisse entrer tout le monde" évoluant lentement mais sûrement, au fur à mesure que se comptent les biffetons et que se multiplient les caméras.) Mais là, encore une fois, FVG emporte le morceau en ne s'appesantissant jamais, en s'attendrissant juste ce qu'il faut, en s'apaisant le moins possible... oui, en grandissant, en vieillissant, il arrive qu'on perde ses illusions, qu'on prenne conscience que c'en étaient (des illusions), ou qu'on continue juste à faire comme si.
Les deux frères sont incarnés par des comédiens "du cru", Tom Vermeir et Stef Aerts, comme FVG a bien su jusque là les choisir, et ils sont exceptionnels, et c'est vrai qu'à côté les personnages féminins peuvent sembler légèrement affadis, face à la précision et l'intensité (la densité) de l'incarnation de ces deux fortes têtes (il me semble que c'est une des choses qui avait beaucoup déplu au monsieur de Libé). et le spectateur attentif qui aurait auparavant assisté à notre Semaine belge 2 (dont d'ailleurs ce film a failli faire partie, en avant-première, s'il avait été prêt) aura repéré, dans quelques scènes, Jean-Michel Balthazar, le gros boulanger malheureux de Je suis à toi de David Lambert que nous y avions programmé).
Le film n'aura pas eu dans le bôô cinéma vraiment la chance qu'il méritait : hormis une séance "normale" jeudi à 20h30, il faudra être rentier ou retraité pour le voir dans une des deux autres séances proposées (lundi 13h45 et mardi 10h!). En ce qui me concerne, je pense y retourner lundi après-midi, en compagnie, cette fois, de Marie...
Je referai peut-être un autre post sur le sujet, pour moduler/modérer cet enthousiasme (ou, quasi cette exaltation, je sais je sais, je m'enflamme...)
On verra bien. (et on écoutera, aussi).

l'affiche française est plus... timide mais juste aussi (bien qu'elle induise un sentiment de teuf qui n'est finalement qu'un seul aspect du film...)