MARGUERITE
de Xavier Giannoli
(Je suis devant mon clavier et je reste sans voix -!- tandis que me continue de résonner dans les oreilles celle qu'est censée avoir dans le film Marguerite, celle du titre, et que ça fait vraiment mal à entendre. Hervé m'avait fait écouter chez lui il y a quelques temps l'enregistrement de "la vraie", Florence Foster-Jenkins, celle qui a grandement inspiré le personnage que joue -divinement!- Catherine Frot, et il me semble que c'était encore pire... Quoi ? Oui oui, le disque, il l'a acheté...)
Bon, ce film, on en parle beaucoup, l'affiche s'est déjà couverte des laudatifs et superlatifs de pas mal d'organes critiques (manqueraient à l'appel ceux de Libé et des Cahiaîs), on le passe dans le bôô cinéma tous les jours à presque toutes les séances, je connais quasiment la bande-annonce par coeur, j'ai vu en promo André Marcon (magnifique dans le film) et Michel Fau (méritant tout autant de compliments), bref il était temps que je réagisse, avant de ne plus trop avoir envie de le voir (j'ai déjà zappé les projections d'hier).
J'avoue que j'étais un peu curieux de savoir ce qu'avait fait de cette histoire Xavier Giannoli, dont nous avions déjà programmé A l'origine (Cluzet en mythomane et Devos en mairesse) et Quand j'étais chanteur (Depardieu en chanteur de balloche et Cécile de France en... en quoi déjà ? en jeunesse, disons), que j'avais me semble-t-il plutôt bien aimé. (Oui oui je viens de relire et de mettre un lien pour chacun des posts. Tiens c'est drôle, Libé avait déjà, pour le deuxième, détesté, à l'époque, tss tss).
Et bien, finalement, Marguerite pourraît être un genre de mélange des deux : il est question de chanter, d'aimer (ou de ne plus), de croire (ou ne pas croire, ou faire croire) et figurez-vous que ça m'a beaucoup plus et touché (mais sans doute parce que je suis premier degré, et que ça m'émeuh quand ça parle d'amour). J'ai trouvé tout ça très intelligemment goupillé (et qui dit goupille dit grenade et donc forcément explosion), oui, très finement construit.
Avec le plaisir, dès le début, d'y retrouver l'intéressant Sylvain Dieuaide (vous souvenez-vous du jeune homme mystérieux de J'attends quelqu'un, de Jérôme Bonnell) qui joue ici, au départ, un jeune salaud mondain (mais attachant quand même) et intéressé (mais comme il le dit lui-même dans le film "on finit par s'attacher..."), qui au début du film, en compagnie de son copain Kyril (un autre jeune, anarcho-surréaliste exalté) s'introduit clandestinement dans un raout mondain, un gala de charité avec assistance redingotée et emperlousée, où va justement chanter Marguerite, la maîtresse de céans, en clou du spectacle, tandis qu'interviendra juste avant, engagée pour l'occasion, une jeune chanteuse pauvre, qui tape dans l'oeil (et dans l'oreille, elle chante très joliment) du jeune homme et dont on va suivre la carrière tout au long du film.
Tandis que Marguerite, si elle est généreuse, un peu fofolle, elle chante, surtout, effroyablement faux. Le problème c'est que personne n'ose le lui dire, et chacun(e) l'entretient dans l'illusion (pour des raisons qui lui sont propres, et c'est étonnant justement le nombre de raisons différentes qu'il peut y avoir) qu'elle est une grande chanteuse lyrique. Son pauvre mari (André Marcon) ne comprend pas cette folie où elle s'entête, cette obsession lyrique, et s'arrange pour rater chacun de ses "concerts" privés en prétextant une panne de voiture. il n'arrivera jmais à lui dire la vérité, de la même façon que le majordome noir, qui est aussi photographe des incarnations lyriques successives de la dame, l'entretient consciencieusement dans l'illusion, en lui faisant envoyer des fleurs d'admirateurs fantômes, tout en distribuant des bouchons pour les oreilles à tout le personnel de maison.
Marguerite est confortée dans ses illusions et ses rêves de grandeur lyrique et de casta diva, jusqu'à ce que Lucien et Kyril l'invitent à se produire en public dans un cabaret, en Marianne, pour donner une Marseillaise de son cru, et causer ingénument un énorme scandale pour cause de lèse-patrie (on est en 1920 et il ne fait pas bon rigoler de la guerre et des vaillants Poilus). Mais le fait de monter sur scène lui a causé un choc et une révélation : elle veut organiser un "vrai" concert dans une "vraie" salle avec un "vrai" public, et toute la suite du film va se focaliser sur la préparation de cet événement (et les différents moyens employés par les uns ou les autres pour que cela se fasse ou ne se fasse pas.) je le redis, c'est vraiment très bien construit. Je ne sais pas comment cela s'est passé en réalité, mais Xavier Giannoli a su reconstruire sa propre réalité du concert qui fut donné, et c'est bien entendu "le" moment du film, un moment très fort de tension(s) (avec une suite de micro-rebondissements et une issue assez maligne, qui lui permet de rebondir sur une ultime partie qui est peut-être la plus instable du film, entre mélodrame pâmé et coda lyrique.) que je vous laisse le plaisir de découvrir (et d'apprécier).
On n'a pas tari d'éloges sur Catherine Frot, et ils sont mérités, tant elle semblait faite pour ce rôle (qui a d'ailleurs été écrit pour elle, le réalisateur ne pouvant imaginer personne d'autre à sa place), -avec le danger justement, que cette adéquation parfaite risque de vampiriser la suite de sa carrière-, mais les applaudissements sont tout autant requis pour tous ceux qui l'entourent (le mari, le majordome, le professeur de chant, les jeunes gens) tout au long du film, constituant une sorte de garde rapprochée, de rempart, de haie d'honneur pour la folie de Marguerite.
Pendant tout le film, j'ai tenté de formaliser mentalement le parallèle avec le personnage de Cluzet dans A l'origine : il s'agissait d'un homme qui s'emploie à faire croire à tout le monde son mensonge, tandis que Marguerite est une femme que tout le monde pousse à croire au sien. Il est dans les deux cas question d'illusion, d'identification, de l'envie de croire et du bien que ça fait. D'entretenir l'illusion (qui est comme une combustion lente) par tous les moyens possibles. "Faire feu de tout bois".
Et c'est bien ce que Xavier Giannoli fait, vis-à-vis de nous autres, spectateurs. Il a bâti ce film qu'il a rempli à ras bord, à l'image du décor des salons de Marguerite, où l'on perçoit beaucoup de choses en même temps sans pouvoir toutes les analyser. Un bel objet luxueux, raffiné, composé, codé, presque à l'excès. A l'image du collage que Kyril offre à Marguerite (et qu'elle offrira à son mari en y rajoutant je vous aime.) Une superposition d'intrigues (chaque personnage a la sienne) conçue comme une technique mixte. Une exposition à laquelle on aurait convié les neuf muses. Sans oublier la poésie. Aboli bibelot d'inanité sonore, Marguerite pourrait être juste un personnage de Mallarmé, aussi bien incarner le crédo des surréalistes : La beauté sera convulsive etc. Convulsions, profusion. De détails, de sensations, d'instants, de sentiments. De l'histoire, de l'art lyrique, des illusions, de la poésie, du cinéma, des désillusions, et de l'amour, des amours, tellement d'amour(s)...

(Ce post donne envie d'utiliser des mots précieux, entre panégyrique et dithyrambe...)