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lieux communs (et autres fadaises)
28 septembre 2015

raplapla

LOVE
de Gaspar Noé

On l'avait programmé cette semaine, interdit aux moins de 18ans et en 3D! J'étais curieux, plus encore que du film, de voir quel public allait se risquer à cette séance "sulfureuse"... Du cul officialisé, labellisé cinéphile, rendez-vous compte!
Comme je l'avais supposé, cela n'a visiblement pas provoqué beaucoup d'émoi chez nos adhérents "habituels".
On était huit dans la salle : deux couples, deux mecs tout seuls, et une paire de mecs : Hervé et moi.
Quand le film a commencé la première fois, c'était très rose et violet, comme solarisé, on devinait vaguement deux corps, une femme qui masturbait un sexe dressé, mais point de relief, et, dans les lunettes, un effet de vibrations assez insupportable.
Tout le monde dans la salle s'en émeut, Hervé va changer ses lunettes, le voisin de derrière se lève... Le film s'arrête, puis redémarre, au début donc. Il a cette fois des couleurs normales, on distingue désormais très nettement ce dont il est question, le couple en activité, la dame qui branle le monsieur. Puis le monsieur qui se réveille en sursaut, un premier janvier, couché avec une autre dame (une blonde cette fois). Je m'enquiers de la perception du relief chez Hervé qui oui oui confirme, ça l'est, tandis que je me désespère : je ne perçois pas le relief (je le savais déjà, mais à chaque fois j'espère). Si j'ôte les lunettes, les images et les sous-titres m'apparaîssent légèrement dédoublés, et, si je les remets, tout devient net mais reste désespérément plat.
Oui, désespérément.
Je prends donc mon mal en patience (mon mâle aussi, puisqu'il n'y en a qu'un à regarder) et j'essaie de m'intéresser à cette histoire d'amour un peu compliquée au début (normal il y a de récentes sautes temporelles), mais finalement assez simple : un mec et deux nanas, un brune et une blonde, une plus jeune (dont la mère lui téléphone ce fameux premier janvier où débute le film), des souvenirs, et des regrets aussi, des sentiments donc, et quelques coups de queue aussi : plusieurs séances de fornication, mais filmées assez sobrement, sans gros plans cliniques habituels du X, mais plutôt surtout les sentiments, quoi. C'est assez vite (pour moi) un peu  fastidieux, j'écoute les dialogues, tiens il est question d'un bébé qui s'appelle Gaspar, et d'un monsieur qui s'appelle Noé. Ah ah ah.
Il y a aussi beaucoup de drogues. et des états de transe(s). Et je me souviens alors que le film est très long.
Mais je tiens jusqu'au bout (il y a une fois où j'ai perçu le relief, brièvement, un vrai relief à l'ancienne, comme dans le Hitchcock, quand la main tendait la clé en gros plan (Dial M for murder), c'est quand un monsieur pointe un index accusateur vers la caméra. (Mais je ne l'ai pas perçu quand, un peu plus tard, il fait la même chose avec sa teub.)
A quoi bon donc.
Donc résolution : plus jamais de films en relief pour moi (et pas forcément beaucoup plus de films de Gaspar Noé).
Mais le dernier plan dans la baignoire est plutôt beau, et mérite qu'on s'y attarde.

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24 septembre 2015

ce que c'est d'être moi

NATÜR THERAPY
de Ole Giaever

Un film norvégien plutôt mélancolique. (Y en a-t-il, d'ailleurs, des films norvégiens, qui ne le soient pas ? Oslo,31 août, Nord, Home for Christmas... Ah si, je me souviens de Refroidis, très drôle et très noir). Un père de famille part tout seul en week-end pour faire le point. Il part marcher et s'oxygéner. tout bon amateur de FAQV (dont je suis) pourra chipoter que l'affiche est mensongère : si effectivement on le voit courir cul-nu, ça ne dure pas très longtemps, cinq minutes grand maximum et encore (oui oui, j'étais un peu déçu).
Ceci étant posé, voilà un film dont les trois-quarts sont en discours intérieur (on entend tout haut ce que le monsieur se dit dans sa tête.) et j'aime plutôt ça. Il est marié, il a un fils, et voilà qu'il remet tout ça en cause, qu'il ne sait plus trop ce dont il a envie (ou pas).
Il marche, il court, il ressasse, il suppute, il extrapole, sur ce que serait son futur s'il faisait ceci ou cela (ou ne le faisait pas), vous savez, comme quand on se balade et qu'on laisse son esprit vagabonder. Battre la campagne.
C'est le réalisateur qui joue aussi le personnage principal (peut-être aucun autre acteur norvégien n'a accepté d'être filmé en train de courir cul-nu, de se taper une pignole derrière un arbre, ou de se réveiller le matin en s'apercevant qu'il s'est pissé dessus dans son duvet pendant la nuit -qu'on imagine frisquette-...). Il n'est d'ailleurs pas sans ressemblance avec Anders Danielsen Lie (celui d'Oslo 31 août, justement), nous faisant d'ailleurs ainsi (inconsciemment ?) vaguement craindre le pire, mais non.
Je ne sais pas pourquoi m'est venu soudain le parallèle avec Near death experience (de Kervern et Delépine). Houellebecq en cuissard de cycliste soliloquant cioranesquement en pleine nature n'est pas si loin de notre ami norvégien dont le moral n'est pas bien meilleur (mais qui est incontestablement beaucoup plus mimi, et agrémenté de surcroit d'une quéquette joviale, mais oui, je sais, je sais, ce n'est pas un argument recevable dans un post ciné. En principe. En général. Mais on va dire qu'ici si.) Comme dans Near death..., le pessimisme foncier du propos est fréquemment tempéré (!) par des ruptures de ton, des incidents, des scènes cocasses, qui surprennent (Martin, et nous par la même occasion), font sourire, attendrissent...
La Norvège est tout de même censée être un des pays avec le niveau de vie le plus haut. D'où vient alors que notre Martin conçoive une tel vague-à-l'âme ? On pense, et de plus en plus au fil du film, qu'il a juste envie/besoin d'être seul, mais ce, finalement, pour mieux avoir le temps de culpabiliser parce qu'il n'est pas avec sa petite famille...

J'ai trouvé la balade très oxygénante. Le mec qui se barre et qui court pour se purger la tête, le flux mental dense et assez exhaustif, les cassures ça et là (ah la superbe et séche interruption en pleine envolée lyrique de Forever young, rien que ça pourrait justifier de voir le film), sans oublier (attention, comme au FICA, les paysââges mêêrveilleueueueux), le rythme même de la course (du beau travail cinématographique) on aurait presque pu envisager ça jusqu'à la fin du film (ça ne m'aurait pas du tout dérangé, ce petit trot doux-amer).
Le réalisateur en a décidé autrement, qui remet soudain Martin en contact avec d'autres spécimens de l'humanité (deux demi-soeurs qui sont venues passer la nuit dans ce même gîte dont on l'a vu prendre la clé au début du film), où va se passer peu ou prou ce qu'on se disait qu'il allait se passer (mais pas tout à fait), provoquant une réaction très terre-à-terre de notre jogger sociopathe.
La fin, sur le coup, m'a laissé un peu sur la mienne (de faim), mais, finalement, c'est un peu comme si Martin avait vu  Oslo, 31 août, et s'était dit que finalement ça ne serait plus assez original (on ne se suicide pas à la fin de tous les films norvégiens. Quoique.) la parenthèse est close, et il fait ce qu'il a à faire.

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25 septembre 2015

guillotine

FOU D'AMOUR
de Philippe Ramos

C'est un homme mort qui nous raconte son histoire (je m'y suis fait, mais, je me souviens que, plus jeune, j'avais eu du mal à gober que c'était le cadavre flottant dans la piscine qui nous avait raconté Boulevard du crépuscule, mais c'est ça être spectateur et accepter la magie du cinéma...)
Un cadavre tout juste guillotiné, celui d'un curé (le film est "librement adapté" d'un fait divers, l'histoire du curé d'Uruffe, qui évangélisait joyeusement (au sens biblique du terme) ses paroissiennes, jusqu'à ce que l'une d'elles, une jeune fille mineure, tombe enceinte, et qu'il l'assassine pour éviter le scandale.Une affaire rondement menée.) Melvil Poupaud interprète le curé en question, (la dernière fois que j'ai vu un curé en soutane qui dialoguait avec dieu au cinéma, c'était Fernandel... Ah non il y avait peut-être aussi Nanni Moretti, dans La messe est finie, non ?), et incarne donc un genre de Don Camillo queutard qui nous narre son histoire, en  précisant bien que "s'il fut -un peu- coupable, il fut néanmoins victime..."), post mortem. Un petit diable en soutane, prêt à tout pour parvenir à satisfaire ses lubriques desseins. Mais bon, plutôt un bon petit diable, pas mauvais bougre (genre "à être curé on n'en est pas moins homme...") et qui nous raconte son histoire avec le sourire en coin et les yeux qui pétillent.
Au début, tout du moins. le film commence très légèrement, joyeusement, sur le ton de la comédie légère, et légèrement paillarde (mais à l'image chastement, comme un porno soft des années 70), et va progressivement s'assombrir, en même temps que les perspectives d'avenir de ce plus si joyeux cureton. (On a même droit, dans la "joyeuse" première moitié, à une apparition savoureuse de leurs éminences curetonnes Jacques Bonnafé -que j'adore toujours autant- et Jean-François Stévenin, comme sur une image pieuse d'Epinal et du beau temps jadis, ou une publicité pour Chaussée aux Moines -ou autre fromage pieux de cet acabit-.)
On peut sans doute reprocher (tendrement) à Philippe Ramos de n'avoir pas tout à fait réussi à négocier le virage sec qui va de la pantalonnade (la soutanade, plutôt, dans le cas présent) au drame (comme s'il n'y croyait pas tout à fait lui-même) ce qui rend la dernière partie du film un  peu flottante, bancale...

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21 septembre 2015

le kiki tout serré

MARGUERITE
de Xavier Giannoli

(Je suis devant mon clavier et je reste sans voix -!- tandis que me continue de résonner dans les oreilles celle qu'est censée avoir dans le film Marguerite, celle du titre, et que ça fait vraiment mal à entendre. Hervé m'avait fait écouter chez lui il y a quelques temps l'enregistrement de "la vraie", Florence Foster-Jenkins, celle qui a grandement inspiré le personnage que joue -divinement!- Catherine Frot, et il me semble que c'était encore pire... Quoi ? Oui oui, le disque, il l'a acheté...)

Bon, ce film, on en parle beaucoup, l'affiche s'est déjà couverte des laudatifs et superlatifs de pas mal d'organes critiques (manqueraient à l'appel ceux de Libé et des Cahiaîs), on le passe dans le bôô cinéma tous les jours à presque toutes les séances, je connais quasiment la bande-annonce par coeur, j'ai vu en promo André Marcon (magnifique dans le film) et Michel Fau (méritant tout autant de compliments), bref il était temps que je réagisse, avant de ne plus trop avoir envie de le voir (j'ai déjà zappé les projections d'hier).

J'avoue que j'étais un peu curieux de savoir ce qu'avait fait de cette histoire Xavier Giannoli, dont nous avions déjà programmé A l'origine (Cluzet en mythomane et Devos en mairesse) et Quand j'étais chanteur (Depardieu en chanteur de balloche et Cécile de France en... en quoi déjà ? en jeunesse, disons), que j'avais me semble-t-il plutôt bien aimé.  (Oui oui je viens de relire et de mettre un lien pour chacun des posts. Tiens c'est drôle, Libé avait déjà, pour le deuxième, détesté, à l'époque, tss tss).

Et bien, finalement, Marguerite pourraît être un genre de mélange des deux : il est question de chanter, d'aimer (ou de ne plus), de croire (ou ne pas croire, ou faire croire) et figurez-vous que ça m'a beaucoup plus et touché (mais sans doute parce que je suis premier degré, et que ça m'émeuh quand ça parle d'amour). J'ai trouvé tout ça très intelligemment goupillé (et qui dit goupille dit grenade et donc forcément explosion), oui, très finement construit.

Avec le plaisir, dès le début, d'y retrouver l'intéressant Sylvain Dieuaide (vous souvenez-vous du jeune homme mystérieux de J'attends quelqu'un, de Jérôme Bonnell) qui joue ici, au départ, un jeune salaud mondain (mais attachant quand même) et intéressé (mais comme il le dit lui-même dans le film "on finit par s'attacher..."), qui au début du film, en compagnie de son copain Kyril (un autre jeune, anarcho-surréaliste exalté) s'introduit clandestinement dans un raout mondain, un gala de charité avec assistance redingotée et emperlousée, où va justement chanter Marguerite, la maîtresse de céans, en clou du spectacle, tandis qu'interviendra juste avant, engagée pour l'occasion, une jeune chanteuse pauvre, qui tape dans l'oeil (et dans l'oreille, elle chante très joliment) du jeune homme et dont on va suivre la carrière tout au long du film.

Tandis que Marguerite, si elle est généreuse, un peu fofolle, elle chante, surtout, effroyablement faux. Le problème c'est que personne n'ose le lui dire, et chacun(e) l'entretient dans l'illusion (pour des raisons qui lui sont propres, et c'est étonnant justement le nombre de raisons différentes qu'il peut y avoir) qu'elle est une grande chanteuse lyrique. Son pauvre mari (André Marcon) ne comprend pas cette folie où elle s'entête, cette obsession lyrique, et s'arrange pour rater chacun de ses "concerts" privés en prétextant une panne de voiture. il n'arrivera jmais à lui dire la vérité, de la même façon que le majordome noir, qui est aussi photographe des incarnations lyriques successives de la dame, l'entretient consciencieusement dans l'illusion, en lui faisant envoyer des fleurs d'admirateurs fantômes, tout en distribuant des bouchons pour les oreilles à tout le personnel de maison.

Marguerite est confortée dans ses illusions et ses rêves de grandeur lyrique et de casta diva, jusqu'à ce que Lucien et Kyril l'invitent à se produire en public dans un cabaret, en Marianne, pour donner une Marseillaise de son cru, et causer ingénument  un énorme scandale pour cause de lèse-patrie (on est en 1920 et il ne fait pas bon rigoler de la guerre et des vaillants Poilus). Mais le fait de monter sur scène lui a causé un choc et une révélation : elle veut organiser un "vrai" concert dans une "vraie" salle avec un "vrai" public, et toute la suite du film va se focaliser sur la préparation de cet événement (et les différents moyens employés par les uns ou les autres pour que cela se fasse ou ne se fasse pas.) je le redis, c'est vraiment très bien construit. Je ne sais pas comment cela s'est passé en réalité, mais Xavier Giannoli a su reconstruire sa propre réalité du concert qui fut donné, et c'est bien entendu "le" moment du film, un moment très fort de tension(s) (avec une suite de micro-rebondissements et une issue assez maligne, qui lui permet de rebondir sur une ultime partie qui est peut-être la plus instable du film, entre mélodrame pâmé et coda lyrique.) que je vous laisse le plaisir de découvrir (et d'apprécier).

On n'a pas tari d'éloges sur Catherine Frot, et ils sont mérités, tant elle semblait faite pour ce rôle (qui a d'ailleurs été écrit pour elle, le réalisateur ne pouvant imaginer personne d'autre à sa place), -avec le danger justement, que cette adéquation parfaite risque de vampiriser la suite de sa carrière-, mais les applaudissements sont tout autant requis pour tous ceux qui l'entourent (le mari, le majordome, le professeur de chant, les jeunes gens) tout au long du film, constituant une sorte de garde rapprochée, de rempart, de haie d'honneur pour la folie de Marguerite.

Pendant tout le film, j'ai tenté de formaliser mentalement le parallèle avec le personnage de Cluzet dans A l'origine : il s'agissait d'un homme qui s'emploie à faire croire à tout le monde  son mensonge, tandis que Marguerite est une femme que tout le monde pousse à croire au sien. Il est dans les deux cas question d'illusion, d'identification, de l'envie de croire et du bien que ça fait. D'entretenir l'illusion (qui est comme une combustion lente) par tous les moyens possibles. "Faire feu de tout bois".

Et c'est bien ce que Xavier Giannoli fait, vis-à-vis de nous autres, spectateurs. Il a bâti  ce film qu'il a rempli à ras bord, à l'image du  décor des salons de Marguerite, où l'on perçoit beaucoup de choses en même temps sans pouvoir toutes les analyser.  Un bel objet luxueux, raffiné, composé, codé, presque à l'excès. A l'image du collage que Kyril offre à Marguerite (et qu'elle offrira à son mari en y rajoutant je vous aime.) Une superposition d'intrigues (chaque personnage a la sienne) conçue comme une technique mixte. Une exposition à laquelle on aurait convié les neuf muses. Sans oublier la poésie. Aboli bibelot d'inanité sonore, Marguerite pourrait être juste un personnage de Mallarmé, aussi bien incarner le crédo des surréalistes : La beauté sera convulsive etc. Convulsions, profusion. De détails, de sensations, d'instants, de sentiments. De l'histoire, de l'art lyrique,  des illusions, de la poésie, du cinéma, des désillusions, et de l'amour, des amours, tellement d'amour(s)...

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(Ce post donne envie d'utiliser des mots précieux, entre panégyrique et dithyrambe...)

 

14 septembre 2015

bordel, fais pas ta chochotte

AFERIM!
de Radu Jude

Et hop! Une perle de plus à enfiler sur le chatoyant collier de la cinématographie roumaine que nous avons déjà programmée dans le bôô cinéma... (je parle comme le personnage principal du film, Costandin, un brigadier, qui chevauche avec son fils Ionita dans la pampa campagne roumaine, à la recherche d'un esclave en fuite, et qui parle tout le temps, mais passe tout ce temps à dire des conneries, des horreurs, à aligner les lieux communs, les platitudes et autres expressions populaires,  sans oublier les injures insultes jurons et autres joyeusetés -le titre de ce post vient de lui-...)
Radu Jude, on a déjà programmé ses deux films précédents (La fille la plus heureuse du monde et Papa vient dimanche), et donc on le connaît, et on l'aime, comme on connaît (et on aime) la production roumaine de ces dix dernières années, mais là il réussit à  nous surprendre (nous bluffer) et nous dépayser en tournant un film en noir et blanc (somptueux), en costumes (on est en 1835), et "de genre" puisqu'il pourrait s'agir d'un western (ils se déplacent à cheval) mâtiné d'un récit picaresque (ils croisent des gens "remarquables" en route, avec qui ils échangent, plus ou moins cordialement) doublé d'une chronique historique (la Roumanie au 19ème et "dans son jus", ça n'est pas très joli joli) et étoffé d'une reconstitution quasi-moyenâgeusante (j'ai pensé plusieurs fois au démesuré Il est difficile d'être un Dieu, d'Alexei Guerman, en tout aussi crasseux mais en beaucoup moins excrémentiel).

Ouah! un western roumain historique de 2h en noir et blanc! Voilà qui devrait attirer les foules par tombereaux et par charrettes! (On était 6 à la séance de 18h, normal...)
Et c'est somptueux. (Ours d'argent du meilleur réalisateur à Berlin, et c'est mérité) (Déjà, avec le noir et blanc, je suis, dès le départ, dans les meilleures dispositions - Ô Jarmusch, Guerman, Tarr, Corti, Maddin...- )
Aussi visuellement grandiose qu'humainement étriqué (et grinçant). Le film évoque la société roumaine de l'époque, cadenassée par le pouvoir des boyards, les seigneurs locaux, reposant sur un système de castes féodal, l'esclavagisme, avec tout en bas les serfs et, encore plus bas, la condition effroyable des Tziganes (esclaves des esclaves, grosso modo. Mais il le fait avec assez de finesse (et d'ironie) pour qu'on se dise que, finalement, pas grand-chose n'a changé. On y a juste (re)mis un peu les formes, changé un peu les dénominations, remis une petite couche de vernis social, mais pour ce qui est des rapports de classe, de l'exploitation, de la xénophobie, de la connerie humaine, bref de l'inhumanité, tout ça est encore en l'état, et toujours (plus que jamais même) d'actualité.

Radu Jude n'y va pas de main morte, mais on cliticlope volontiers avec lui à la suite de ces deux zigotos "justiciers" (le vieux qui parle et le jeune qui écoute), on se régale de la réjouissante loghorrée (certains critiques ont déploré que le film soit "trop bavard" mais c'est justement ce qui fait son intérêt, sa caractéristique principale, c'est le contrepoids nécessaire, parfois pénible mais indispensable, à la magnificence des cadrages (Les Cahiaîs ont trouvé que c'était trop joli, les paysages), c'est ce qui permet au réalisateur de mettre en place une infime distance ironique, en insérant dans des paysages de rêve des personnages de merde, pour faire court.

Costandin (le père) est tout gonflé de son importance, il se plaît à jouer les fiers-à-bras, les matamores, les gardiens de la loi, il est le modèle parfaitement assujetti d'un rouage zélé de la protection d'un système dégueulasse, juste un exécutant appliqué, qui fait ce qu'on lui dit sans chercher plus loin ni se poser de questions (ce que fait encore son fils, un blanc-bec maigrichon, dont les scrupules et le doute embrument encorent par instants la jeune cervelle). Ils sont partis à la recherche du tzigane, ils le retrouvent assez facilement, et ils le ramènent, comme ils sont supposés le faire. Le voyage de retour est encore passionnant que l'aller, puisque Carfin,  le fugitif, saucissonné en travers du cheval du brigadier, en profite pour raconter sa propre version des faits, où il met en cause la femme du boyard (qui est venue "frotter sa chatte contre sa nuque", et est donc, techniquement, au moins aussi coupable que lui).  Où il s'avère alors que ce Carfin n'est pas juste un animal fugitif, mais un être humain, si si, et qu'il a voyagé, vu d'autres pays, qu'il a une certaine expérience de la vie, une conscience même, et voilà qu'il implore la clémence de Costandin, qui lui promet qu'il demandera au boyard de modérer sa punition, qu'il lui parlera, qu'il interviendra en sa faveur (avec cette très belle scène nocturne à l'auberge, entre le fils et le père, où celui-là essaie d'infléchir la rectitude paternelle ("et si on le laissait partir ?") en vain.)

Car la suite du film (le retour chez le boyard) remettra vite le brigadier à sa place. Si, de nos jours, il a été dit par certain président nabot que "les fonctionnaires, c'est fait pour fonctionner", (ce fut même redit, et récemment, dans une école, oui oui on me l'a rapporté), là, il semble bien que les brigadiers soient faits juste pour brigader, et surtout fermer leur gueule devant le boyard, (c'est peut-être  pour ça d'ailleurs que lui l'ouvre si grande tout le reste du temps).
Et la justice (épouvantable, expéditive et "de classe") tranchera, sans qu'il puisse intervenir. (Ouille!)
C'est horriblement drôle la plupart du temps, et parfois simplement horrible  (la scène finale), mais nos deux héros repartiront vaillamment cliticlop cliticlop vers de nouvelles aventures, comme si de rien n'était.
C'est très fort, et c'est vraiment du cinéma comme j'aime.

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13 septembre 2015

à capuches (s)

 (c'était un peu, involontairement, le thème du jour, le fil rouge, lors de cette rencontre "exploitants" au Mégarama)

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Une rappeuse suisse débarque à St Denis... Un film qui rappelle les approches de Rachid Djaïdani (Rengaine) ou de Djinn Carrenard (Donoma)  par les personnages (des jeunes de banlieue) , le cadre (la cité), en variant un peu le thème (ici, le rap). Mais tout autant par la précarité des moyens mis en oeuvre (des films au budget drastique mais à la niaque inversement proportionnelle). C'est nerveux, tendu, aussi touchant dans les scènes musicales qu'approximatif parfois dans celles qui ne le sont pas. Un peu brouillon, mais attachant. Dans l'urgence. (Même si ce n'est pas a priori ma tasse de thé, les scènes live sont très attachantes.)

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Tiens, encore une affiche jaune! Tiens, encore la téci! Mais nous sommes ici chez Philippe Faucon, (un réalisateur qu'on aime bien, et dont a déjà programmé plusieurs films dans le bôô cinéma) qui nous raconte la vie d'une mère maghrébine et de ses deux filles, mais qui a la particularité d'être "d'après une histoire vraie" (comment cette femme, suite à un accident du travail, a découvert l'écriture et s'est mise à raconter sa vie) puisque celle dont il raconte la vie est celle qui l'a racontée. Les ménages pour la mère, qui paye les études de son aînée inscrite en première année de médecine, tandis que la cadette se rebelle et vit son collège de plus en plus difficilement. Comment les difficultés d'expression dans une langue étrangère peuvent être un obstacle parfois insurmontable. Un film social, un film droit, un film juste. (Même si on peut, justement, émettre parfois quelques réserves sur celle-ci, la justesse, dans le jeu de la cadette...).

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Tiens, re-encore la té-ci! Dans un film formaté "plus large public", l'histoire de deux petits  blacks, (avec maman méritante qui fait des ménages),  qui découvrent que c'est trop cool de dealer, et qu'on peut même comme ça acheter une nouvelle machine à laver à sa maman méritante, et racheter des baskets neuves à toute sa demi-famille, et même pousser la gentillesse jusqu'à co-financer le voyage scolaire à Londres de la classe, compromis à cause du manque de crédits. La moralité, quand même sujette à caution, étant "avec un peu d'organisation, tu peux même réussir en classe tout en te faisant un max de blé en dealant un max de shit". Mais bon, les gamins sont justes, le plus petit est vraiment craquant, le film est produit par le tandem Nakache et Tolédano (d'Intouchables) et donc le film pourrait bien rapporter lui aussi un max de thune. En tout cas, il est vraiment conçu pour ça. Tiens, on retrouve Joséphine de Meaux et Vincent Rottiers dans les mêmes rôles que ceux qu'ils avaient dans Dheepan (l'enseignante et le dealer énervé) et on a Guigui Gouix chéri d'amour en prime (dans un rôle infiniment plus crédible que dans Les rois du monde, même si beaucoup trop facile.)

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C'était le dernier film de la journée, film-surprise qui plus est, puisque c'était la dame d'Ad Vitam qui avait insisté pour que nous le vissions. Une histoire qui démarre simplement : devant un immeuble (arghhh j'ai eu peur : re-re-re la téci ? mais non fausse alerte) une jeune fille (Hafsia Herzi) a percuté un homme par accident. Et de sa faute. Elle est sortie d'affaire grâce au témoignage d'un(e) témoin oculaire (Emilie Dequenne, parfaite) mais continue de s'inquiéter pour le sort de sa victime (il est toujours dans le coma) et ne parvient pas à évacuer son sentiment de culpabilité. Les choses vont se compliquer lorsque la jeune femme qui a témoigné demande à la rencontrer, puis noue avec elle (et son mari) des relations de plus en plus proches (et inquiétantes ?). Un film très bien construit, sur le dote, avec des références hitchcockiennes extrêmement bien digérées, (Soupçons, notamment) et réinjectées avec habileté. Une belle montée dramatique, on s'interroge sans cesse, d'autant plus qu'on ne voit -et interprète- les détails que par les yeux de Hafsia Herzi. Et la situation devient -habilement- de plus en plus anxiogène. Bonne copine ? Psychopathe? Les deux ? Jusqu'à la fin on est tiraillé, le film se concluant par un trajet en automobile particulièrement éprouvant pour les nerfs (tiens, comme dans Soupçons, justement, mais pas pour les mêmes raisons). Un exercice de style prenant, avec des acteurs impeccables.

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9 septembre 2015

le tigre caché

DHEEPAN
de Jacques Audiard

Je rentrais dans la salle un peu inquiet, doublement même, à cause de la relation compliquée que j'ai avec Jacques Audiard et ses films (j'ai un réel problème avec son rapport à la violence et à la virilité, j'en ai déjà parlé me semble-t-il) et à cause aussi de l'effet Palme d'or (et de sa légitimité ?).
Nous étions (avec Céline et David) dans une grande salle de l'UGC Les Halles, (très bien remplie pour cette séance de 18h), où nous avons subi quelques bandes-annonces désamorçantes avant de plonger dans le vif du sujet. Plof! Et on y rentre d'ailleurs assez énergiquement. Si Cemetery of splendour, vu le matin,  était  une eau tiède et parfumée, accueillante, celui-ci serait un genre de choc thermique, genre seau d'eau glacée dans la figure. Et pas forcément propre.Tonique, quoi.

(entre les lignes qui précèdent et celle-ci, j'ai eu le temps de lire la critique de Libération et celle des Inrocks, qui m'ont toutes les deux exaspéré par leur mauvaise foi, et du coup j'ai encore plus envie de le défendre, ce film, qui me semble être le moins inconfortable des films de Jacques Audiard)

Le film se découpe en plusieurs parties :
- l'"avant" (ce qui se passe avant l'arrivée en France)
- l'installation dans la cité
- la "guerre"
- l'épilogue

Beaucoup de gens semblent gênés par les deux dernières, à des titres différents. mais les deux premières ont aussi leur poil à gratter : la violence de la guerre, de la guérilla et des camps de réfugiés dans la première (et celle de la constitution de la "fausse famille", et la violence de la représentation de la "cité", dans la seconde, qu'Audiard nous stylise comme un no man's land rempli de rebeus à casquette et/ou capuche, qui ne s'expriment qu'en bâtard et autre fils de pute et final j'm'en bas les couilles. Jacques Audiard est toujours aussi fasciné par la représentation des caïds, des gangsters, des petites frappes, où le flingue et le véhicule tiennent lieu d'organe viril, l'agression verbale comme affirmation de soi, et le dressage permanent sur les ergots des petits coqs testostéronés comme pratique sociale généralisée. Fascination est bien le mot, et la façon dont, à chacun de ses films, il s'empare d'un acteur (ici, Vincent Rottiers, comme ce fut le cas précédemment pour Mathias Schoenarts, Tahar Rahim, Vincent Cassel, ou, encore plus remarquable, pour Romain Duris) et  l'iconise, le "survirilise", est significative. Un homme, un vrai de vrai, un qui a des couilles, qui se sert de ses poings (et/ou de son flingue) pour se faire respecter. Et donc s'affronte, forcément à d'autres mâles du même acabit, qui prétendent aussi devenir le mâle alpha de la tribu. Mais c'est lui qui triomphe à la fin, lui qui a les plus grosses couilles, qui devient le chef de meute. Hiérarchie virile.

(C'est drôle, tout ça était déjà dit dans son premier film -et de loin mon préféré, Regarde les hommes tomber-, où il mettait en place un triangle viril parfait : Matthieu Kassowitz en blanc-bec (prétendant), Jean-Louis Trintignant en protecteur (confirmé), et Jean Yanne, sublime, en mâle dominant (vainqueur).)

Sauf qu'ici cette classification est remise en question par celui qui donne son titre au film : Dheepan. L'acteur qui l'incarne, au nom presque aussi compliqué que celui d'Apichatpongounet : Anthonytasan Jesutasan, y est magnifique, sidérant, et mérite vraiment la montagne d'éloges qu'il a reçu. Dans le film, il a, dès le début, on le sait, les qualités requises pour être le plus fort, il a les cojones et tout. Seulement il n'a pas du tout envie, justement, d'en faire usage. Il veut juste avoir la paix, profil bas, faire son boulot de gardien d'immeuble, faire semblant de vivre sa petite vie de famille, rester calme, ne pas faire de bruit, ne pas se faire remarquer. et ça, ça n'est pas du tout un profil habituel de héros de film d'Audiard. Mais bon, avec les mecs à capuche, ça n'est jamais aussi simple (c'est vrai que ce film m'a fait expérimenter un genre de psychose et d'obsession pour les mecs à capuche).

J'aime beaucoup le temps que met l'installation de Dheepan et de sa "famille" à se mettre en place, les difficultés de langage et de compréhension (un peu comme Emmanuelle Devos dans Sur mes lèvres, finalement) entre hindi et français, le processus d'adaptation, d'assimilation, qui pose les choses progressivement (pas "en douceur" mais presque) jusqu'à ce que la femme de Deephan soit engagée pour s'occuper d'un vieux monsieur mutique dont le (neveu ? petit-fils ?)  vient de fêter sa sortie de prison (Vincent Rottiers, justement) et "reprend les choses en main" pour confirmer que c'est bien lui qui commande dans la cité (un assez attachant personnage, qui joue énormément sur l'ambivalence, douceur et gentillesse avec la femme de Dheepan et violence tonitruante à gros pétard de l'autre côté.)

et (inévitablement, on est chez Jacques Audiard) tout ça (ce "fragile équilibre") va être soudain remis en question (on ne comprend d'ailleurs pas tout à fait exactement pourquoi), la situation va voler en éclats ET C'EST LA GUERRE! (troisième partie du film, celle qui fait ricaner Libé et Les Inrocks). Celle où la ligne blanche est -littéralement- franchie. Où Deephan va prendre les choses en main et leur montrer de quel bois il se chauffe. Il y a beaucoup de bruit et de fureur, de la fumée, une machette, un escalier qu'on monte (stairway to heaven). Et, en ce qui me concerne, je dois reconnaître que j'ai trouvé ça plutôt plaisant (j'avais écrit présent), cette re-stylisation, cette quasi-abstraction, de la violence. Violence primaire, primitive, essentielle de la problématique de Dheepan (et, derrière, d'Audiard, bien évidemment.) "A feu et à sang", oui, c'est à peu près ça.

jusqu'à ce fabuleux dénouement anglais, qui a fait couler beaucoup d'encre et fait carburer (surchauffer) beaucoup de méninges. Sur une musique angélique (séraphique) voilà que soudain tout va bien, tout est clair et lumineux, pénible et joyeux. Dimanche, England,  green grass, chemise blanche, barbecue avec les voisins, bébé joli, sourire... trop beau pour être vrai ? On s'est beaucoup interrogé, avec Céline et David,  sur la fonction -et l'utilité ?-  de cette coda. Je pensais même, sur le coup, qu'il aurait peut-être été mieux d'arrêter le film avant, juste avant. Mais je réalise maintenant que c'est elle qui fait, très justement, le contrepoids. La force. Et qui me fait aimer encore plus le film.
Ca finit bien ? Ca fait croire que ça finit bien ? Ca rêve que ça finit bien ? J'aime que le point d'interrogation subsiste, qu'on nous montre une porte ouverte en nous disant tout bas qu'elle est peut-être fermée...

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(et je trouve l'affiche magnifique)

6 septembre 2015

petite musique des gens

LE TOUT NOUVEAU TESTAMENT
de Jaco Van Dormael

Dieu est belge.
Dieu est méchant.
Dieu est un sale con.
Dieu est une tête de noeud.
Dieu visse des boulons sur des lave-linges en Ouzbekistan.

Rien que pour m'avoir permis d'écrire des phrases comme ça, je dois remercier Jaco Van Dormael d'avoir fait ce film. Et j'en remettrais même une couche, pour m'avoir aussi permis de rajeunir. De 25 ans, même. En 1990 j'avais vu Toto le héros, son premier long-métrage, et j'avais adoré. C'était déjà le monde vu et raconté par un enfant, et j'avais trouvé ça touchant et drôle. Et puis, je ne sais pas pourquoi, je n'ai plus rien vu de lui, pendant longtemps. Et voilà que celui-là, juste par les affiches et le pitch, me faisait très envie. Et encore plus quand il s'est avéré que tous les critiques ou presque lui tombaient sur le râble en chantant en choeur "oh comme c'est nuuul" (avec les inflexions d'Orelsan).Alors que moi, j'ai juste retrouvé mes sensations de Toto le héros...
Mais quelle mouche les a donc piqués tous (ou presque) ? Sont-ils donc si pieux -rien que le mot fait mal- ("confits en dévotion", tiens on pense à Tartuffe) qu'ils ne supportent pas de voir l'être suprême ainsi (re)présenté (incarné, et c'est un sacré ongle, de Benoît Poelvoorde, même, bon qui nous la joue, ici, un peu -trop peut-être ?- Jack Nicholson dans Shining, même si c'est très plaisant de constater (cf plus haut) que Dieu est fou -de rage, mais pas que-.) S'agirait-il là d'une caricature ?
Non non non, juste une pure invention, et sacrément plaisante.
Donc c'est Ea, la fille de Dieu (elle a10 ans) qui nous raconte tout, la vie dans leur appartement d'éden ("sans entrée ni sortie") entre son père odieux (odieux le père hihi), sa mère déesse au foyer un peu nunuche (Yolande Moreau, qui nous la joue un peu -trop ?- femme de Jack Nicholson dans Shining (vous souvenez-vous qu'elle s'y appelle Wendy Torrence, et qu'elle est jouée par Shelley Duvall ?) mais en plus souriante) et la présence/absence de son frère J-C (on met son couvert à table , mais "c'est pas ça qui va le faire revenir...", heureusement la statue qui le représente s'anime de temps en temps pour qu'il puisse discuter avec sa soeurette, et lui donner notamment le moyen de quitter l'appartement par un passage secret, situé dans le tambour du lave-linge...)
Un jour, n'en pouvant plus (tiens, c'est du Gainsbourg ça) Ea décide de fuguer, mais avant, bidouille l'ordinateur paternel (Dieu passe son temps à inventer des lois idiotes de l'emmerdement maximum, à destination des hommes, sur un vieil ordi, posé sur une vieille table qui est le seul mobilier de sa table de travail, dans une pièce à mi-chemin entre l'adminsistratif de Brazil et l'archive funéraire de Boltanski), et en profite pour envoyer par sms à chaque humain la date de sa mort. Ce qui cause ici-bas (enfin, là-bas-bas vu depuis chez eux) un sacré barouf.  Chaque humain (pourvu d'un téléphone) peut désormais suivre en temps réel le décompte du temps exact qu'il lui reste à vivre (oh la jolie idée).
A peine sortie de son tambour de machine à laver (arrivée sur terre donc)  Ea entreprend de trouver des disciples comme l'avait fait son frère, mais juste 6, (pour parvenir au nombre de 18, le nom de joueurs d'une équipe de hockey, le sport préféré de sa mère) et réquisitionne un clochard qui dormait là pour servir de rédacteur du tout nouveau testament qu'elle entreprend de rédiger... et Ea découvre donc la condition d'humain... Ce que ne va pas tarder à faire non plus son furibard de (dieu le) père, parti à sa poursuite par le même chemin, et déboulant dans le même lavomatic mais pas du tout dans le même état d'esprit...
On suit Ea, à la recontre de ses 6 apôtres (elle a tiré six fiches au hasard) dont les histoires nous seront contées l'une après l'autre, tandis que pour eux, c'est le temps qui leur sera,  compté.
Dans ce "il était une fois", c'est comme s'il y en avait six autres, plus petits (un pour chacun des "apôtres"), et on découvre ces portraits avec grand plaisir, toujours à mi-chemin entre le sucre et l'aigre-doux. Avec l'absolue méchanceté de Dieu/Poelvoorde pour faire contrepoids. (Plus le méchant est réussi, et plus le film l'est, et quand le méchant est Dieu, alors...) D'autant plus, qu'en face, les nouveaux apôtres, ils pourraient  bien assurer dans le malheur et le tire-larme (une demoiselle avec un bras artificiel, un tueur insensible, un obsédé du cul, une bourgeoise bovaryenne qui cherche son Max, un garçon qui veut devenir fille) sauf que non justement, Jaco Van Dormael et Thomas Gunzig, son co-scénariste ne s'appesantissent jamais sur le pathos, et réussissent à chaque fois à tirer les commissures de la sitution vers le haut, du côté du sourire (une pensée spéciale pour François Damiens dans un rôle tout en retenue) mais ils sont bien aidés par la dea ex machina (oui, cette fois, c'est au féminin.)
C'est vrai (les méchants critiques l'ont persiflé, les gentils aussi l'ont admis) qu'il se mêle à tout ça (tiens ça c'est du Brigitte Fontaine) un parfum d'Amélie Poulain (mais Amélie Poulain n'avait-elle pas elle-même, justement, comme un parfum de Toto le héros ? Je vais aller vérifier ça bientôt...) en tout cas, si c'est le cas, ça ne me gène absolument pas. J'ai aimé Amélie Poulain autant que j'ai aimé Toto le héros, (et autant que j'aime ce Tout nouveau testament) et j'adore la tendresse, la poésie, l'humour, l'irrévérence, les références à l'enfance, les adresses au spectateur, les références et les clins d'oeil, le mélange de candeur et de roublardise, et cette façon de passer du sourire à la larmichette (et vice-versa), proprement jubilatoire.
Un film que je reverrai avec grand grand plaisir, ce qui est un signe qui ne trompe pas... En ces époques mollassonnes de "comédies à la française" formatées grande distribution, sans grande saveur ni imagination, industrielles, ça fait grand plaisir d'avoir à se mettre sous la dent ce truc qui grince et qui croque, parfois même qui poisse et qui colle (il y en a pour tous les goûts, vous dis-je) mais qu'on déguste avec gourmandise, jusqu'à la dernière miette (le générique de fin, 100% brodé main, est une merveille, et restez bien jusqu'au bout du bout!).

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26 août 2015

coq en pâte

JE SUIS A TOI
de David Lambert

J'adore ce genre de (petit) privilège : recevoir par la poste un dvd en avant-première, surtout quand il s'agit d'un film qu'on a très envie de voir. C'était le cas avec ce deuxième film de David Lambert (dont j'avais déjà vu et apprécié le HORS LES MURS, avec Guigui Gouix d'amour, et qui était même venu le présenter, lors du défunt Paris film festival, me semble-t-il, je ne me souviens jamais de l'intitulé exact.)
Merci donc à Outplay, le gentil distributeur, d'avoir pour nous ces tendres attentions...
Le film démarre sur la formation  d'un couple improbable : un jeune prostitué argentin maigrichon (on sait tout ça, crûment, dès les premières images, attention FAQV!) est accueilli à l'aéroport par un gros boulanger belge qui le ramène chez lui pour l'y installer. Un bon gros boulanger aux bons gros yeux transis d'amour pour ce petit machin nerveux pour qui ce n'est visiblement pas réciproque... On assiste à la mise en ménage de ce couple désaccordé, sous les yeux sceptiques non seulement de la belle vendeuse de la boulangerie, mais aussi peu ou prou de toute la communauté de ce petit village wallon. visiblement tout le monde ici sait que le boulanger est pédé et ne s'en émeut pas davantage.

Lucas, le jeune argentin, est comme un gamin : il boude, il fugue, il revient... Mais "nécessité fait loi...", il n'a rien d'autre que ce que lui offre Henry, LGBT (le gros boulanger transi hihihi). On suit donc les aléas, les va-et-vient, les allers et retours du sale gosse argentino (avec une irrésistible petite tête de furet aux yeux de chien battu) qui se stabilise peu à peu à mesure qu'il s'intègre dans le paysage et prend la couleur locale (on l'entendra à la fin du film parler avec l'accent belge).
Ca c'est pour la première partie. (On peut dire que le film est découpé grosso modo en trois blocs narratifs (qu'il est dur de préciser davantage sans déflorer (ouch!) le reste du film). Disons que David Lambert a l'intelligence d'utiliser des ressorts scénaristiques attendus en ne les faisant pas jouer  forcément de la façon qu'on aurait cru. Dzoïng! ca rebondit, mais ça part dans l'autre sens. Et c'est ce qui fait la force de Je suis à toi (titre délicieusement ambigu -ironique ?- , d'autant qu'il est plutôt d'habitude utilisé dans l'autre sens justement : on entend beaucoup plus souvent dans les films "tu es à moi" que l'inverse...).
Trois beaux personnages principaux qu'on pourrait résumer par "le boulanger, la boulangère, et le petit mitron", incarnés par trois acteurs touchants : Nahuel Perez Biscayart est le petit puto, Jean-Michel Balthazar le  patron imposant, et la très belle Monia Chokri le charmant détonateur (catalyseur ? mais il faudrait mettre ces mots au féminin... En tout cas, entre Les amours imaginaires et Laurence anyways, cette demoiselle va finir par être cataloguée fille à pédés lol).

Un film attendrissant, que j'ai trouvé plus convaincant (abouti ?) que Hors les murs (dont je n'aimais pas du tout le volet sm-ceinture de chasteté et tout le bazar) et qui parle -justement- de l'amour, des (dés)illusions, de la solitude, des espoirs (désespoirs aussi) qu'on fonde, et chantonne (oui, on y chante plusieurs fois) comme le résumait il y a très longtemps Jean-Daniel Pollet : L'amour c'est gai, l'amour c'est triste. Et David Lambert réussit parfaitement le dosage du rose et du gris, sur une palette très personnelle qui va du loufoque au mélancolique, du lumineux à l'opaque, du trop-vu au pas-assez-montré, qui appelle vraiment un chat un chat, une bite une bite, et un prostitué un prostitué (sans toutefois que le mot soit prononcé). Le pire c'est qu'on n'arrive même pas vraiment à lui en vouloir, à ce Lucas, qui, pourtant, mériterait de temps en temps une bonne fessée. Des bites, on en voit plusieurs fois (comme aurait dit Jean-Louis Bory "en divers états de majesté", mais c'est toujours juste -et justifié- : à ces moments-là il s'agit de sexe, il n'est pas question d'amour.) Et le fait d'avoir choisi Monia Chokri fait résonner comme un lointain écho des Amours imaginaires, justement. Un triangle amoureux diffracté autrement (assez tchékhovien, finalement : Machin aime Truc qui aime Chose qui aime etc.) avec un dosage précis (raisonnable) de sucre et d'amertume, juste ce qu'il faut de chaque. Chacun sa recette ("en Argentine, on le fait avec des coings, mais là j'en avais pas alors j'ai mis des pêches...") et on se débrouille... Et le fait d'avoir situé l'action dans une boulangerie ne peut que faire venir à l'esprit des expressions comme une bonne pâte, ou  comme du bon pain, qui appellent la gourmandise. Bref un film qu'on a envie de recommander chaudement (comme à la sortie du four.)

Une belle histoire d'amour(s) (car de l'amour il y en a, et même au pluriel, au moins un particulier pour chaque personnage, chacun le faisant ou l'imaginant à sa manière) que David Lambert, en bon artisan prend le temps  de tourner, de retourner, et de détourner (car il y avait a priori dans Je suis à toi tous les éléments du parfait mélo : amour non partagé, affres et déchirements, maladie, souffrance) pour ne finir ni sur un total youp la boum pénible et irréaliste ni sur un déchirement lacrymal excessif tout aussi insupportable.  Ca finit très doucement, "comme dans la vie" aimerais-je pouvoir écrire, sur deux très jolies scènes : une valse dans l'arrière-boutique de la boulangerie et un baiser par-dessus un bar...
Le pain, la bière, l'amour, et des chansons!... Un prototype de film belge vous dis-je!

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Personnellement j'aurais mis l'image du bas au milieu, c'eut été plus juste pour la lecture... mais bon, ce que j'en dis, hein...

23 août 2015

verveine sauvage

AMNESIA
de Barbet Schroeder

Vu, toujours avec Emma et Dominique, juste après La belle saison. Il y avait donc une certaine continuité, une logique interne, dans cet  après-midi cinématographique à la chaleur et à la lumière estivales (Ibiza ici, la campagne française là-bas), sous le signe du passé (les années 70 pour le premier, et la référence aux années de la guerre, mais aussi, d'une certaine façon aux années 70 pour le film de Barbet Schroeder) et des amours pas mainstream (deux femmes ici, un jeune avec une vieille là).
Voisin, voisine. Une dame d'un certain âge Martha (Marthe Keller, trop rare et toujours aussi magnifique) habite seule dans une maison sur les hauteurs de l'île, avec vue imprenable sur les rochers et sur la mer. Sans électricité,  avec une hygiène de vie quasi-monacale. Elle fait la connaissance de Jo, venu s'installer dans une maison voisine, une jeune allemand venu là pour se consacrer àa sa passion, la musique (et la musique techno plus précisément.)
Je ne suis pas un spécialiste de Barbet Schroeder, dont j'ai finalement vu peu de films (en tant que réalisateur, La vierge des tueurs, en 2000, que j'avais énormément aimé, mais je ne suis même pas sûr d'avoir les premiers, vu ceux des années 70 -juste Maîtresse, un peu plus tard, dont je ne garde plus aucun souvenir) et j'abordais donc celui-ci en en ayant simplement vu la bande-annonce (qui raconte beaucoup trop de choses, comme d'hab') et je savais donc que Bruno Ganz y faisait une apparition (dans un rôle de papy, eh oui le temps passe...).
On y entre assez facilement, comme dans une eau tiède (normal : immersion, Ibiza l'été le soleil les vacances tout se tient). Le film est constitué d'un seul bloc narratif, un long flash-back qui s'insère entre la première et la dernière scène (qui n'en sont d'ailleurs qu'une seule et même, et sur laquelle je reviendrai). Marthe Keller joue une femme seule d'un certain âge, qui vit là, très simplement, et qu'on découvre progressivement, par des détails que les dialogues nous révèlent petit à petit : elle n'aime pas le vin allemand, ni les voitures allemandes, ni même la langue allemande, tiens tiens... jusqu'à ce que soient, progressivement aussi, expliquées les raisons de cette aversion anti-germanique. Car le jeune homme l'est, allemand, et il est vraiment un très gentil jeune homme allemand, et, entre les deux, voisin voisine, ça (se) passe plutôt bien... très bien, même. En tout bien tout honneur.
Le dispositif narratif est aussi simple que l'ameublement de ces maisons d'été. Peu de personnages, peu de déplacements, et beaucoup d'échanges (l'ensemble pourrait faire penser à l'adaptation d'une pièce de théâtre). Le film pourrait se définir comme un travail de mémoire (doublement, puisque dans ce long flash-back vont intervenir deux autres récits, aveux, qui en constituent eux-même deux autres, et même triplement puisque c'est aussi le propre passé du réalisateur qui est évoqué: il a tourné ce film dans la maison même où il avait tourné More, il y a presque quarante ans). Travail de mémoire, ou devoir de mémoire ? Car il est surtout question de la Seconde Guerre Mondiale, du régime nazi, et de la façon dont chacun des personnages a été confronté, puis a réagi face aux événements.
C'est donc un film à double fond, avec en surface la relation paisible qui se noue entre Martha et Jo, et, en dessous, le passé de l'Allemagne (et j'en reviens à mon image initiale de la piscine). C'est un peu dommage que l'une se fasse un peu au détriment de l'autre. Et que certaines maladresses de la fin viennent refroidir l'enthousiasme qu'on avait pu ressentir jusque là. (Midinet toujours, je ne pouvais que m'enthousiasmer pour cette histoire d'amour platonique, oh l'espoir, oh les non-dits, oh les regards oh la déclaration). L'histoire était juste, la lumière était belle, l'actrice magnifique... On avait tout pour être un spectateur heureux. Et puis... La scène de la boîte de nuit ne fonctionne pas vraiment (on a le sentiment qu'elle n'est pas filmée à la bonne vitesse, ou qu'elle n'est pas correctement mixée, comme le violoncelle avec la techno, d'ailleurs), et, surtout, surtout, la toute dernière scène (qui est aussi la fin de la toute première, celle qui enchâsse tout le film) est affreusement clichée : actrice grimée en grand-mère, situation hypra-conventionnelle et youp la boum rassurante sur fond de coucher de soleil. Arghhh!

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21 août 2015

porque no lo tengo

LA NIÑA DE FUEGO
de Carlos  Vermut

Troisième film de ce marathon-ciné bisontin et pluvieux du 15 août.
Peut-être celui en trop...
Je suis rentré dans la salle sans rien savoir du film. A part qu'il était español (ce qui suffisait comme argument). La mise en route en est étrange mais plutôt attractive : un père célibataire au chômage (avec sa petite fille leucémique), qui aurait besoin de beaucoup d'argent pour permettre de réaliserle voeu le plus chert de la fillette (oh oh ça sent le mélo, ça...). On passe sans transition à une femme quasiment séquestrée par son mari (jaloux ?) et mystérieusement abrutie de médicaments (là on serait plutôt genre thriller glacial). Ah ah serait-ce un film à sketches qui n'ose pas dire son nom ? D'autant plus que nous voilà soudain face à un papy qui fait des puzzles et reçoit un mystérieux coup de téléphone... Serions-nous chez un Roy Anderson ibérique, empilant des segments sans rapport les uns avec les autres sur l'inanité de l'humaine destinée ? Flottements et interrogations. Que nenni. Par l'intermédiaire d'un trait d'union/jet de vomi, voilà qu'on réalise que les trois histoires n'en font qu'une seule.

(et là je m'endors un peu, pour la première fois de la journée, d'ailleurs! Pas dormi devant Bouli Lanners ou Grégory Gadebois!)

Quand je me réveille, la situation s'est un peu compliquée : le papa barbu fait chanter la bourgeoise médicamentée, (après avoir fait l'amour avec elle et tout enregistré sur son téléphone) qui va voir une copine parce qu'elle souhaite franchir la porte du lézard noir (dans une maison où, peut-être avant, elles sont allées se prostituer de luxe pendant que je dormais), tout ça raconté devant la copine en peignoir qui trempe des churros dans son chocolat chaud matinal. Puis la revoilà (la dame aux cachetons)de retour derrière la porte au lézard, recroquevillée dans la cage d'escalier... devant chez le papy puzzleur.
On retrouve un personnage bien amoché et recouvert de bandages sur un lit d'hôpital, qui, depuis ce lit d'hôpital va parachever une vengeance en téléguidant un des autres personnages pour lui faire assassiner un troisième personnage (et quelques autres supplémentaires pour que "tout soit réglé"), tout ça pour que se joue en fermeture, devant le lit d'hôpital, une scène qui est l'absolue symétrique de la scène d'ouverture, dont je ne vous ai absolument pas parlé (il me  faut bien, aussi, ménager des surprises).
Tout se passe comme si le réalisateur n'avait conduit tout son film (2h09 tout de même, quasiment deux fois Hill of freedom!) que pour, ouvrant sur un escamotage de la gauche vers la droite), fermer sur un autre escamotage (un commentateur de foot aurait dit "la réponse du berger à la bergère..."), et que tout le reste n'était, finalement, que du remplissage. ("No puedo... porque no lo tengo* ")
Le problème de ce film c'est son impitoyable sérieux (sa prétention), que la volonté de complexification gratuite et d'embrouillage de la narration accentue encore (en dépit du talent des acteurs, il faut le dire). La niña de fuego est un film qui se la pète (de la Isla Peta...), qui vous regarde un peu de haut.
Almodovar déclare avoir adoré le film et le promeut (sur l'affiche) "la révélation espagnole de ce siècle". Mmmphhh, quel enthousiasme, ça me rend perplexe. Pedro a sûrement repéré en Carlos Vermut un admirateur, un fils spirituel, un disciple. Mais ce que j'aime (j'aimais) chez Almodovar, et qui fait cruellement défaut ici, c'est l'humour, la dérision, la folie iconoclaste, le nième degré, l'esprit Movida (toutes choses qu'il a d'ailleurs perdu(s) progressivement, notre ami Pablito, jusqu'au coup de rein salutaire des Amants passagers qui m'a -enfin- réconcilié avec lui). J'adore Femmes au bord de la crise de nerfs (qui pourrait d'ailleurs servir de sous-titre à celui-ci) parce qu'il ne se (ne nous) prenait pas au sérieux. Alors qu'ici, très. Trop (beaucoup trop). La Isla minima, autre film español vu récemment, fonctionne, parce que le réalisateur a su rester juste à la bonne hauteur (de là-haut c'est très beau, mais d'en bas c'est caca, pour faire court), il a choisi son angle d'attaque (je vais faire un thriller esthético-sociétal) et s'y tient. Alors que là, dans cette Niña de fuego, tout est disproportionné (entre hors de proportion et hors de propos, un appartement modèle qui se rêverait basilique) tant la mise en scène (et le montage) chichitent, tout finit par sonner creux et vain (encore une fois, les comédiens sont pourtant excellents et se donnent de la peine). Dans La Isla minima, on avait le sentiment de voir de vrais gens, alors que là on voit juste bouger des personnages, des silhouettes, presque, qui font ce que le scénariste a décidé qu'ils devaient faire (et dont le monteur va salement saucissonner la destinée). Oui, je me suis ennuyé (et certains argueront que c'est bien fait, que je n'avais qu'à pas aller trois films de suite), et je n'y ai pas cru. Et j'ai trouvé la fin particulièrement saumâtre (à partir de la scène du bar). Avec une mention particulière pour un meurtre quand même assez injustifiable (le dernier, dans l'appartement) montré/pas montré -la bonne vieille technique théâtreuse du présent/absent- d'autant plus qu'il est tout à fait gratuit.

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* "Je ne peux pas, parce que je ne l'ai pas..."

 

20 août 2015

bouc émissaire

COUP DE CHAUD
de Raphaël Jacoulot

Deuxième film de l'après-midi pluvieux ciné (après Je suis mort mais j'ai des amis).
On serait plutôt ici à l'opposé : Je suis mort et j'ai des ennemis. Dans un petit patelin du midi, surchauffé par la canicule (et déshydraté par la sécheresse), voilà que le jeune Joseph énerve tout le monde. Il a "manqué d'oxygène à la naissance" et souffre de débilité légère. il entre chez les gens, les apostrophe, pique des trucs qui lui plaisent, il passe à toute berzingue dans sa voiturette avec techno à donf, il fait des conneries, en gros tout ce qui lui passe par la tête, bref il fait chier le monde. Chacun est agacé, le gentil maire (Jean-Pierre Darroussin, plus sociable tu meurs) commence à se sentir dépassé, une agricultrice (Carole Franck) en arrive à prendre les choses très à coeur, après le vol d'un matériel communal qui a coûté très cher, qu'on attribue bien sûr à Joseph, comme la plupart des "méfaits" commis dans la communauté, un artisan nouvellement installé dans le village avec femme et enfant et ayant un peu de mal à s'y intégrer (Grégory Gadebois) est inquiet pour sa petite fille de trois ans... Chacun a une bonne raison au moins d'avoir les nerfs. Et contre Joseph, c'est tellement plus facile, à tort ou à raison. D'autant plus que, même quand un délit est constaté, que Joseph est emmené menotté par la maréchaussée, il est relâché en général au bout de quelques jours, et revient zoner dans le village. Donc, la tension monte de façon régulière et constante. (D'autant plus que la scène d"ouverture nous a montré Joseph ensanglanté courant la nuit sous la pluie).
Cette première partie du film (l'"avant" -qu'on pourrait aussi nommer "à tort"-) est plutôt bien observée. Le réalisateur nous présente les différents protagonistes, au quotidien, chacun avec ses soucis, ses détails, et le systématisme des "interventions" de Joseph (il faut ici saluer la performance du comédien Karim Leklou) fait que, c'est vrai, on est de plus en plus du côté des villageois, tant il est pénible, dérangeant, insupportable (même si le "il ne le fait pas exprès" de Darroussin revient comme un leitmotiv, il résonne de plus en plus faiblement.). D'où vient alors ce sentiment pour le spectateur  d'être comme pris en otage ? Le réalisateur construit devant nous un château de cartes dont on sait qu'il va forcément s'écrouler. Et badaboum.
La seconde partie (l'"après" -ou "à raison"-) est plus intéressante, car elle change un peu de braquet (ou d'axe scénaristique), les villageois étant auditionnés par les gendarmes chacun à leur tour.  Ce que le réalisateur avait posé avec insistance, à propos de Joseph, au cours de la première partie, il va, dans ce deuxième temps, nous le dé-montrer, et comme faire apparaître l'autre côté des cartes qu'il avait patiemment empilées sous nos yeux, en ne nous montrant que ce qu'il voulait bien nous montrer, à travers les questions du flic et les réponses des villageois, enclenchant comme une minoration des faits (et des "dommages" subits), un effet de rétractation, de dégonflage (finalement, qu'est ce qu'on lui reprochait vraiment, hein ?) D'autant plus que le spectateur est alors un témoin privilégié, puisqu'il est le seul à être voir toutes les choses qui nous montrent rien que la vérité toute la vérité (dont on se doutait bien un peu tout de même), que même le flic ne verra pas toutes. Et la scène des aveux est aussi simple et forte que la scène du meurtre est volontairement confuse, (em)brouillée...
J'avoue que je suis sorti du film un peu... insatisfait, sans arriver pourtant à m'expliquer précisément pourquoi. Peut-être parce que c'était le deuxième film d'affilée, peut-être parce qu'il est trop "sage", ou trop froid, ou trop démonstratif...


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... Mais je trouve l'affiche absolument magnifique... et finalement plus "forte" que le film lui-même

30 juillet 2015

à vol d'oiseau

LA ISLA MINIMA
d'Alberto Rodriguez

10 Goyas, (joder!) + Une quasi-accusation de plagiat de Memories of murder dans Les Cahiaîs, (coño!) + Un compte-rendu alléchant par Régis, (cabrón) (et en ++, dans la tête, la chanson La Isla bonita, de Madonna, chantez sur le même air "La isla mini-ima..." hihi). Pour tous ces +, on y est allé, avec Dominique, en ce lundi presque, oui, frisquet (il avait plu, quel bonheur!)
(J'ai revu, depuis, pour vérifier, un peu de Memories of murder, excellent film coréen que je vous recommande, et c'est vrai qu'il y a quand même "un peu" des points communs : les deux flics contrastés, le tueur insaisissable, l'ambiance jaunâtre, les accès de violence, la beauté du filmage... d'autant plus que le réalisateur cite effectivement le film de Bong Joon Ho comme première de ses influences... disons que c'est d'hommage, hihi).
Nous sommes en Espagne, au début des années 80, Franco est mort et le pays étrenne la démocratie, assez timidement encore. Deux flics arrivent dans un village trou du cul du monde, en remorque de tracteur (leur voiture est tombée en panne), mandés pour enquêter sur le disparition de deux jeunes soeurs (et de moeurs légères apprend-on assez vite). Un plus vieux dégarni et un plus jeune chevelu, mais tous deux réglementairement moustachus. Un plus "physique" (il a la main leste) et un plus mental (il réfléchit d'abord, avant de cogner.) Le manuel et l'intello, quoi...
Ils débarquent dans ce patelin pourri español, dans une région déshéritée qu'on nous a pourtant présentée, au générique, de très belle façon, vue de très haut, de si haut que ça en devenait aussi abstrait que beau (entre le cerveau et le chou-fleur).
Deux demoiselles disparues, des autochtones pas bavards, ça démarre plutôt difficilement, chaque audition/déposition étant l'occasion du début d'une piste plus ou moins fausse (l'affiche originale affirme que chacun a quelque chose à cacher), bientôt contredite ou dévoyée par la révélation suivante (nos deux moustachus progressent à un rythme de fourmi, mais des fourmis opiniâtres, qui avancent avec obstination, lentement et méthodiquement, explorant chacune des pistes qui leur sont soumises. C'est la grande force du film, de ne (plus) jamais relâcher la pression, et, d'ailleurs, plus on avance et plus ça augmente (la pression).
Avec toujours, à intervalles réguliers, ces plans magnifiques vus d'en haut, surfaces colorées plus ou moins énigmatiques, qui laissent supposer un voyeur omniprésent mais tout là-haut (Dios en personne, ou simplement un oiseau ?). Mais dont on n'est pas certain, finalement, de l'utilité. A part être jolies, elles servent à quoi ces images ?
Mais bon, c'est vraiment très bien fichu, on s'interroge en même temps que les deux policiers pour essayer de trouver du sens à chaque nouvel élément  (éléments successifs et parfois contradictoires), et on a les cartes en main en même temps qu'eux, on se pose les mêmes questions (mais où est-ce que j'ai déjà vu cet autocollant de femme avec un chapeau ?). On avance avec eux, pas à pas, et c'est délicieusement agréable d'être, constamment, aux aguets, à l'affût. La seconde moitié du film suit un rythme  plus soutenu, l'enquête passe (au moins) la seconde, avec notamment une poursuite automobile...  endiablée (passage obligé de tout polar qui se respecte) puisque mettant en scène... une Dyane (et même que c'est la Dyane qui gagne!).
L'histoire est glauque, mais le meurtrier finit par être découvert (alors qu'il me semble bien qu'à la fin de Memories of murder je n'avais rien compris du tout, ou, en tout cas, je me posais encore beaucoup de questions), et il s'avère que, vraiment, chacun avait quelque chose à cacher (et a menti). J'aime bien cette façon d'utiliser les photographies à double tranchant : dans un cas, elles accusent quelqu'un (façon Music Box), et dans l'autre cas, elles empêchent d'en accuser un autre. Ah pour être salaud on n'en est pas moins homme...

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l'affiche originale espagnole, pluvieuse (et plus juste)

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...que l'affiche française, beaucoup plus ensoleillée

et qui se la joue Starsky y Hutch ou Deux flics en Andalousie)

Moyenne

24 juillet 2015

dans son jus

NOS FUTURS
de Rémi Bezançon

Oui! Oui! Moi aussi je veux être ancien copain de classe et ami d'enfance avec Pio Marmaï, et faire du scooter serré contre lui dans Paris la nuit, et prendre un bain de minuit tout nu avec lui, et faire du camping sauvage et dormir à la belle étoile, toujours avec lui... c'est le sort enviable réservé à Pierre Rochefort (fils de Jean, dont il reprend d'ailleurs, surtout au début du film par moments les mêmes attitudes engoncées et les regards de chien un peu battu).
Rémi Bezançon, c'est, surtout, Le premier jour du reste de ta vie, que j'avais beaucoup aimé à l'époque (il y a 7 ans, presque jour pour jour) et où j'avais découvert Pio Marmaï (7 ans, déjà ?).Il y a eu d'autres films de Rémi B, certains que j'ai assez aimés (Un heureux événement), d'autres que je n'ai pas vus (Zarafa), mais, celui-là, la bande-annonce m'avait suffisamment appâté pour que j'aille au bôô cinéma dès le premier jour (du reste de ma vie cinématographique hihi).
On était dans la salle 12 (celle où on peut allonger son siège) et il y avait peu de monde à la séance de 18h: quelques dames et moi. j'ai donc allongé mon siège et je me suis laissé aller. Il faut un certain temps pour que le film démarre (le début étant surtout la présentation du tristounet personnage de Yann (Pierre Rochefort), trentenaire costard-cravaté pour qui sa tendre épouse a organisé un anniversaire-surprise (mais comme il n'a pas d'amis, elle a invité surtout des collègues de bureau, d'où folle fiesta jusqu'à au moins minuit et demie. L'exhumation pour cette occasion d'un carton de vieilles photos du temps de son adolescence insouciante remet en mémoire à Yann son ami Thomas (Pio Marmaï), qu'il décide alors de recontacter. Les voilà tous deux qui se rencontrent, après hmmm années de perte de vue, et Pierre réalise avec étonnement que Thomas n'a pas changé d'un iota, et vit toujours en adolescent. D'où quelques frictions (de part et d'autre) au départ, avant que tous les deux ne finissent par se tomber dans les bras l'un de l'autre en décidant de monter un projet fou : recréer très exactement, dans les moindres détails, la soirée d'anniversaire de leurs dix-huit ans...)
Voilà une looongue parenthèse. Et je m'arrête là.
Le cinéma de Rémi Bezançon me touche toujours autant,  la famille, l'amitié, les souvenirs, l'adolescence, les sentiments, la timidité, la maladresse, les gens dont on est amoureux sans jamais pouvoir oser même envisager de le leur dire... Yann et Thomas prennent un bain de jouvence, entre Le péril jeune et Camille redouble  avec leur projet de ouf de créer une faille de l'espace-temps, même si, durant toute cette première partie du film, on ne peut s'empêcher de se poser des questions, de noter des détails qui semblent au moins maladroits au pire injustifiés, mais qui finissent par prendre tout leur sens, lorsque le réalisateur sort le lapin blanc du chapeau en nous en montrant un premier double-fond (qui m'a surpris dans un premier temps puis peut-être un peu déçu dans le même mouvement), avant de refaire disparaître le le lapin blanc dans un deuxième double-fond de son histoire (que je n'avais absolument pas vu venir, mais, c'est comme ça, je vous l'ai déjà dit, je suis bon public : quand il faut pleurer je pleure, quand il faut croire je crois...)
Pas mal de critiques ont plus ou moins fait la fine bouche (la demoiselle de Libé par exemple l'assassine ici mais j'ai trouvé ça plutôt drôle en lisant son articulet, cette histoire de film de couilles...) mais j'ai envie de jouer le jeu, et de vous inviter (vous inciter) à y aller, pour que vous puissiez aussi expérimenter ce plaisir par vous-mêmes. J'aime beaucoup cette idée de "et si on se refaisait notre Peggy Sue s'est mariée à nous avec les moyens du bord", d'autant que les thèmes abordés ne peuvent que faire fondre les ex-adolescents, ex-trentenaires (et autres ex à vôtre guise) forcément nostalgiques que nous sommes. J'aime ces souvenirs d'adolescents et la façon dont Rémi Bezançon les utilise dans sa mise en scène, ceux qui peuvent marquer ou pas, se déformer avec le temps, être réels ou inventés, comment les gens peuvent changer ou pas, comment on peut avoir des regrets ou pas... Et, ce qui ne gâche rien pour moi, le sous-sous-texte gay (ah, les étreintes viriles sous les étoiles entre Yann et Thomas) devient, au fur et à mesure, absolument et intolérablement délicieux. Et ça fait plaisir de réaliser, in fine, que tout ce qui avait pu nous faire tiquer (ou presque) était finalement justifié, que les maladresses apparentes (les excès, les redites)  étaient logiques, (comme des croix sur les cartes de chasse au trésor : des balises de passages secrets), et que le secret, justement, a été jusqu'au bout vachement bien gardé. On peut cela dit être d'accord ou pas, on en discutera devant le cinéma, hein (ou devant une bière, c'est mieux...).

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14 juin 2015

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LE VOYAGE D'ELADIO
de Hubert Mingarelli

Je viens de le finir.
Chez Mingarelli, il y a toujours un moment où j'ai les larmes aux yeux. Là, c'est presque à la fin. On est à nouveau dans une Amérique Latine stylisée, comme dans Hommes sans mère ('histoire des deux marins en bordée). Au début, un vieil homme, Eladio, se fait frapper (et assommer) devant sa maison par une troupe de "rebelles", parce qu'il leur a reproché d'avoir pris les bottes de son maître. Lorsqu'il reprend connaissance, il décide de se mettre en marche pour aller retrouver "dans les montagnes" ces voleurs de bottes (un groupe d'hommes, comme d'hab' chez Hubert M., ce qui est sans doute pour beaucoup dans le plaisir que j'ai à le lire) pour tenter de récupérer les bottes en question. Groupe qui a pris de l'avance et qu'il essaie désespérément de rattraper. Et c'est tout ? Oui, c'est tout. Un vieil homme qui marche, qui cogite aussi, qui parle tout seul (et parfois discute aussi imaginairement avec son patron -le propriétaire des bottes-, entre autres).
Une écriture serrée pour une avancée rectiligne, des sensations élémentaires (la soif, la faim, le froid, la peur), un trajet à l'image du paysage, un récit tout de montées et de descentes, qui parfois coupe le souffle, avec quelques haltes pour récupérer un peu, tout ça dans un trajet à pied de quelques jours à peine, qui progresse comme la vie d'Eladio a passé. Assez peu de rencontres (celle qui ouvre le livre et celle qui le termine presque, avec, entre les deux, l'apparition d'un beau personnage de femme -presque comme la Fée Bleue de Pinocchio-), la plupart du temps Eladio marche seul mais ses souvenirs, ses rêves ou ses fantasmes (et ses regrets aussi) lui tiennent compagnie et l'aident à "entretenir la discussion", et à aller de l'avant.
Le livre insère donc le discours intérieur d'Eladio dans le récit de son périple, comme toujours chez Mingarelli en phrases simples mais efficaces. Pas de chichis ni d'enjolivures, avec même des insultes et des gros mots quand Eladio parle dans sa tête (Mingarelli sait quand même se tenir et écrit toujours uriner à la place du plus couillu -et plus ordinaire- pisser). Et c'est cette précision là qui la rend encore plus attachante.Encore une fois, c'est à la fois très simple et très beau, .
C'est d'autant plus touchant que l'habituelle problématique mingarellienne (les rapports entre un adulte et un jeune homme, pour faire court) intervient ici mais, comme subtilement aménagée. (et la presque fin est à ce titre très forte, oui, les larmes sont venues).

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Ce qui en reste : la semelle de la chaussure, le jus d'herbe, la couverture, la maison sans toit dans la nuit...

6 juin 2015

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TU DORS NICOLE
de Stéphane Lafleur

J'avoue que quand quelqu'un l'a mentionné à la dernière réunion de programmation, (Hervé, je crois), c'était la première fois que j'en entendais parler. Oui, toute première fois. Et les critiques que j'en ai lues ensuite m'ont vraiment donné envie d'y aller. Ce que j'ai fait, ce jeudi soir, à 18h30 dans le bôô cinéma (on était deux dans la salle). En ce jour de pré-canicule (ou d'ailleurs, la direction du bôô cinéma n'avait pas jugé utile de mettre la clim') c'était tout à fait... rafraîchissant (comme dans les pubs pour des chewing-gums hyper mentholés) de voir un film québécois en version originale, en joual sous-titré qui étincelle et qui crépite à chaque ligne (dans la différence entre ce qui est dit et ce qu'on lit, c'est un peu comme le portugais hihi), à la fois si proche et si exotique.
C'est bon de se laisser porter, dériver, au fil de l'été que vit cette adolescente (la Nicole du titre et de l'affiche), avec sa copine, son frère, les potes musicos de son frère, son collègue trisomique... dans un beau noir et blanc dense, le film avance, balance, découpé en séquences (en vignettes, musicalement on pourrait dire en morceaux ou en plages) scandé, par des noirs musiqués (ou pas). De la musique, il y en a beaucoup, dans ce film réalisé par un monsieur que je connaissais au préalable (encore merci à Gigis et Emma) comme chanteur et musicien (du groupe Avec pas de casque), de la musique, certes, celle, live, d'un groupe en répétition(s), (la formule de base : guitare / basse /batterie) mais aussi dans le tempo, l'écriture du film (j'ai pensé aux takes de Julio Cortazar, en n'étant toutefois pas sûr que c'était la bonne comparaison), la restitution d'une certaine nonchalance estivale, un je-ne-sais-quoi de nouveau, de frais et de désinvolte dans la conduite (l'apparente inconduite, plutôt) du récit, et la façon d'appréhender les personnages. D'inattendu. D'extrêmement agréable, pour les oreilles et pour les yeux.

J'ai vraiment beaucoup aimé ça. Ce personnage féminin en apparence lisse, comme flottant à la surface de la piscine des événements de cet été presque rohmérien (Conte d'été québecois), où les mots comptent (content) plus que les actes, et les objets (simples : un vélo, un antivol, une carte de crédit, une machine à coudre, une batterie) conditionnent, d'une certaine façon, les péripéties. Oh rien de bien dramatique ni trop violent : les liens familiaux, souvent pesants, les liens amicaux, parfois agaçants, les liens amoureux, flottants, émouvants, fluctuants, composent un maelstrom de courants parfois contradictoires qui s'enroulent et se déroulent, au milieu desquels Nicole se laisse vivre. Il y a des espoirs et des déceptions, des enthousiasmes et des contrariétés, des projets et des hypothèses, mais tout ça est délicatement léger, et crée un univers très particulier. Il est question d'amour, beaucoup (même si souvent les choses ne sont pas -ou mal- dites) mais il est aussi question d'argent, d'emploi, de remboursement, des détails terre-à-terre qui ancrent le film dans une indéniable réalité contemporaine (et diurne), mais heureusement qu'il y a la nuit (comme le chantait il y a fort longtemps le groupe Beau Dommage, tiens, des québecois aussi)... C'est encore plus  beau, tout ce qui se passe la nuit, quand, justement Nicole dort (ou pas). Des petites bulles oniriques et nocturnes éclatent plop! à intervalles réguliers et viennent iriser la trame du récit. Qui pourraient être oniriques. On reste le cul entre les deux chaises du vécu et du rêvé, et c'est très bien comme ça... Ce qui est réel pourrait fort bien ne l'être pas (ou le contraire).

Tous les personnages qui gravitent autour de Nicole sont attachants, parce que traités à la fois de manière très prosaïque (réaliste) mais avec pourtant toujours ce petit supplément d'âme, (un détail, une attitude, un certain éclairage) qui les colorie un peu différemment, qui les poétise, qui nous les rend plus proches. On ne sait pas vraiment quel âge a Nicole, un peu plus de la vingtaine, sans doute, mais cet étrange été pourrait bien être la métaphore de cet étrange moment où on cesse d'être adolescent pour devenir "autre chose", un passage (à gué) dans un vaste flux qui vous désoriente, une traversée qu'il est bon de ne pas faire seul(e) et où il faut bien s'aider, au cas où, avec les moyens du bord.

J'ai plusieurs fois repensé à It follows (sans doute à cause de la piscine, mais aussi de l'ambiance : des jeunes gens, dont pas mal de jeunes filles, un certain flottement, des parents presqu'absents, des rêves, des désirs et des passages à l'acte ou non), mais un It follows sans le background anxiogène et/ou horrifique. Juste en commun le sentiment d'étrangeté, de regard novateur. Tu dors Nicole en serait comme une cousine éloignée, n&b et québecoise. Avec le point commun incontestable, aussi, que ces deux films se côtoieront dans mon top 10 (ou 20, ou 17, ou 33 qu'en sais-je encore) 2015.

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(et du coup, je suis allé fouiller sur le ouaibe, j'ai découvert que Stéphane Lafleur avait réalisé deux films avant celui-là, Continental, un film sans fusil et En terrains connus, et je les ai achetés. Oui, oui, achetés!)

3 juin 2015

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et voilà, la saison 5 de Louie, c'est (déjà) fini...
8 épisodes seulement (les raisons de cette saison plus courte sont assez drôles, enfin celles que je viens de lire, si elles sont vraies, où il est question de décision hâtive après avoir fumé trop de marijuana...) mais 8 fois ce qu'on aime chez Louie (et c'est ce qu'on aime chez lui)

On l'avait quitté là...

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Et on le retrouve là :

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(huit images pour huit épisodes, mais je ne vous les ai pas mises dans l'ordre...)

C'est vraiment une série que je continue d'adorer, parce que, allez savoir comment, il réussit chaque fois à nous surprendre. Comme ça ne raconte rien de précis, on ne sait pas à quoi s'attendre. Parce qu'il nous fait -délibérément- peut-être un peu moins rire, mais qu'il est capable au contraire d'encore mieux nous émouvoir. Nous toucher. Mais toujours l'air de rien, sans en faire des tonnes. Au début, ce que j'adorais, c'était le côté stand up comedy, les vannes rentre-dedans, le politiquement incorrect, les blagues de cul, le pipi-caca, bref la provocation bon enfant mais toujours efficace. et le fait que tout ça venait de l'observation de sa vie, de la réalité, des détails du quotidien. Louie se regarde vivre, il se regarde vieillir, il se regarde ne pas être à la hauteur, il se regarde avoir l'air con parfois, et il nous le montre, simplement (en apparence). Clown triste ? il y a peut-être de ça, mais il est vraiment très très fort pour faire naître l'émotion, comme ça, au débotté, de passer sans prévenir d'un état à un autre, sans qu'on n'ait rien vu venir, pourtant... C'est le genre de série qu'on peut voir et revoir presque indéfiniment, sans se lasser, et pas obligatoirement dans l'ordre, (c'est d'ailleurs la seule, quasiment, que j'ai conservée dans mes documents) puisque, contrairement à la saison 4, chaque épisode est indépendant (sauf les deux derniers). Il y en a, bien sûr, qu'on aime plus que d'autres (et à l'intérieur même d'un épisode, des morceaux qu'on préfère aussi, c'est comme dans la vie, les "bons moments" et les moins bons).
Il y a vraiment des morceaux de bravoure dans chacun des épisodes (Untitled en est un à lui tout seul) et ils concernent en général un homme (pas forcément Louie) dans une situation inhabituelle... On pourrait successivement qualifier la série de féministe,  de lucide, de désenchantée, d'acide, de réconfortante, (le seul reproche que je pourrais faire est qu'elle est aussi très très hétéro, mais pas tout à fait dépourvue de sous-sous-texte-gay, -je suis très fort pour explorer, avec ma frontale et mon pic,  les galeries de mine du script à la recherche de filons enfouis de gayitude - mais disons que ça fait partie du charme... Louie est sans conteste mon rouquin / hétéro / new-yorkais / blanc préféré)

Les huit épisodes sont :
1) Pot Luck (Louie va à un repas de parents d'élèves)
2) A la carte (Louie et les femmes)
3) Cop story (Louie retrouve un ancien pote)
4) Bobby's house (Louie va à un enterrement)
5) Untitled (Louie fait des cauchemars)
6) Sleepover (Louie reçoit les amies de sa fille)
7) The road 1 (Louie et son chauffeur)
8) The road 2 (Louie à Minneapolis)

En plus, ce n'est pas vraiment la peine de commencer à attendre la suite, puisque'on ne sait même pas encore s'il y aura une 6ème saison ou pas...

26 mai 2015

au galop

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DEAR WHITE PEOPLE
de Justin Simien

Une comédie "SpikeLeeesque", qui, pour l'apprécier pleinement, implique qu'on soit a) américain, b) étudiant, et c) accessoirement, black. (si vous n'êtes aucun des trois, il faudra être attentif). Le portrait croisé de plusieurs étudiant(e)s (black or white or métis, avec toute la gamme chromatique des épidermes certes mais des sentiments y afférant) qui dorment dans certaines résidences et/ou mangent dans d'autres, se rencontrent, se cherchent, s'aiment, se détestent, se battent, se jalousent, se disputent, se méprennent, se réconcilient, deux d'entre eux ayant aussi la particularité d'être chacun le fils d'un des "doyens" (un black, et l'autre white). Un personnage gay et black (celui qui est sur l'affiche, avec une coupe afro) sert un peu de fil blanc (!) entre chacune des chicanes. un film agréable, qui prête à sourire, voire même à éclater de rire (ils ne mâchent pas leurs mots).

 

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LE LABYRINTHE DU SILENCE
de  Giulio Ricciarelli

Contrairement aux apparences, un film allemand. En allemand. Qui raconte l'histoire d'un jeune procureur -allemand- au début des années 60, qui se trouve, de fil en aiguille, amené à organiser le procès de tous les SS qui sont intervenus à Auschwitz. Un film judiciare, un film de procès (enfin, qui s'arrête juste à l'ouverture des portes le jour du procès en question), un film d'époque aussi (cette époque particulière où la jeune génération ignore complètement ce que l'autre (la "vieille" génération) tente de toutes ses forces d'oublier, de faire désespérément comme si rien ne s'était passé, entre 1939 et 1945), avec en filigrane une histoire d'amour (très joliment représentée à la fin comme une veste déchirée). Un film qui sait éviter le voyeurisme malsain (toujours périlleux lorsqu'on évoque la Shoah au cinéma) mais est malheureusement souvent un peu submergé par sa musique mélodramatique un peu chargée.

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BEYOND CLUELESS
de Charlie Lyne

J'étais tout seul dans la salle, au Lucernaire. Un film que j'avais vraiment envie de voir. Un documentaire sur les teen-movies (un genre spécifiquement américain), dont la réalisation a nécessité le visionnage de près de 300 des films en question. Plusieurs chapitres et un épilogue, chacun sur un thème précis (plus ou moins explicite dans son titre), avec la même démarche à chaque fois : on raconte en ouverture la trame d'un film précis (qui est nommé), et on y adjoint beaucoup d'extraits de beaucoup de films qui parlent de la même chose (parfois juste quelques images) (mais tous seront finalement nommés dans le très long générique de fin.) Curieux, sympathique, mais...

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BLIND
de Eskil Vogt

Surprenant. un film où on ne sait jamais exactement de quoi il retourne. Une dame aveugle (une dame qui est devenue aveugle) reste dans on appartement. Un monsieur un peu fort avec une queue de cheval observe la voisine d'en face. Peut-être que la dame aveugle habite avec lui. Ah non, elle habite avec un autre monsieur. Qui a peut-être une maîtresse. Qui est peut-être la voisine d'en face. Qui devient peut-être aveugle. A moins que... Labyrinthique,  Blind l'est, et se complexifie de plus en plus au fil de sa progression. Histoire(s) rêvées, souvenues, imaginées, racontées. Ou bien... ou bien... jusqu'à ce que, à un certain moment, le réalisateur nous laisse en plan. comme s'il avait tellement emberlificoté tous ses fils narratifs qu'il ne sait plus trop où aller. Et qu'il tranche. Couic! "Film pour public averti" dirait Pépin (quelques scènes de pénétrations furtives sur internet) mais pas de quoi fouetter un aveugle un chat. Regret que, finalement, la cécité ne soit ici pas grand-chose de plus qu'un gimmick (ai repensé à Double vue , de Mark Peploe, sur un thème -un peu- voisin, avec Fanny Ardant en mère aveugle).

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TROIS SOUVENIRS DE MA JEUNESSE
d'Arnaud Desplechin

Vu dans la 6 de l'UGC Les Halles, que je n'aime pas car elle est très pentue. Vertige. C'est un peu le sentiment que procure le film, mais surtout plutôt Desplechin, pour qui j'éprouve des sentiments mélangés depuis que j'ai fini par lire Mauvais génie où Marianne Denicourt épanche toute la bile qu'elle peut ressentir à son égard. je ne peux m'empêcher de repenser -et de retrouver- l'Arnold Duplancher qu'elle y évoque. Gros battage médiatico-cinéphilique (je parle du film), unanimité laudative critique, trompettes, couronnes de lauriers, courbettes, applaudissements. J'y suis allé dès que possible. Récit en trois parties et un épilogue (comme le fait remarquer Arnaud D. la première évoque La vie des morts, la seconde La sentinelle, et la troisième Comment je me suis disputé...) on est donc en terrain connu. Le petit jeune qui joue Paul Dédalus (donc, Mathieu Amalric jeune) est impeccablement bien, idem pour la jeunette qui est la jeune Emmanuelle Devos. Mais tous les autres aussi... La dernière partie, est, toutefois, un peu longuette...

 

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L'ARMEE DES OMBRES
de Jean-Pierre Melville

Une belle surprise, une resortie en copie neuve (impeccable!) de ce film que je pensais avoir déjà vu 356 à la télé, mais non, rien du tout, j'ai du juste rajouter une unité à chaque fois qu'il était programmé, mais je ne l'avais jamais vu. On ressort ces temps-ci du Melville à foison. Celui-là vaut vraiment le déplacement (et le mouillage d'yeux). Centré autour de Lino Ventura (comme diraient Libé ou les irocks, "au-delà des superlatifs" tellement il est bien), une, ou plutôt des histoire(s) de la Résistance : Simone Signoret, Jean-Pierre Cassel , Christian Barbier (L'homme du Picardie, par la suite, ce fut lui), Paul Crauchet, Paul Meurisse, Claude Mann... Du beau monde, indiscutablement, c'est prestigieux, c'est impérial. Presque 2h30 qui filent à toute berzingue : opérations clandestines, arrestations, sauvetages, tortures, trahisons, solidarité, amitié virile... le grand jeu. Et j'y ai découvert que c'était de là que venait la musique des Dossiers de l'écran (Tsink! Pom Tsink! Pom Lilalilalallala... pour les plus vieux d'entre nous...). Inratable (comme dirait Hervé).

 

17 mai 2015

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UNE FEMME IRANIENNE
de Negar Azarbayjani

Hormis l'affiche (qui connote tout de même furieusement celles des films d'Ashgar Farhadi, avec ses 3 bandes photographiques) et la bande-annonce (vue une fois), je n'en savais absolument rien (ah si : que le distributeur en était Outplay, qui est pour moi plutôt et strictement associé aux films LGBT, ce qui m'étonnait un peu, du genre "ah ils ont élargi leur créneau..." mais bon). Je m'attendais donc à voir l'histoire d'une dame dont le mari est en prison et qui doit faire clandestinement le taxi pour pouvoir rembourser les traites du crédit de la voiture, ce qu'est tout à fait le début du film.
Taxi, Téhéran, je vous vois venir... Panahi aurait-il fait des émules (et donc, ici, une Panahette ?) Non non, pas du tout, parce que, d'abord, ce film-ci a été fait quelques années avant (peut-être la délicatitude de son sujet n'a pas incité un distributeur français a prendre le risque plus tôt ? heureusement, Outplay était là, applaudissons encore une fois leur initiative, de toute façon, je les adore) Rien à voir donc, puisque la dame dans le taxi va, assez vite, prendre à son bord une autre dame, qu'on a croisée déjà quelques scènes avant, dont on sait qu'elle s'est fait arrêter par les flics iraniens parce qu'elle conduisait la voiture de son frère en se faisant passer pour lui, que son père en colère est venue la chercher au commissariat, et qu'il souhaite la marier rapidement et contre son gré (là je me frottais les mains... "ah, je me disais bien quand même, si c'est Outplay, il y a forcément du LGBT dans l'air...")
Figurez-vous qu'il y a du I. I comme Intersexuel. (Il faudrait que je me renseigne sur la différence entre intersexuel et transexuel : un début de réponse ). S'il est question d'une histoire d'amour entre femmes (ce qui, a priori, en Iran, ne doit pas déjà être la plus simple des situations), elle est compliquée par le fait que l'une des deux se sent homme à l'intérieur, et voudrait donc faire le traitement et l'opération qui lui permettraient de matérialiser son genre (ce qui, surprise, est beaucoup plus facile en Iran que je n'aurais cru, puisque non seulement la situation est prévue, depuis Khomeyni, mais que le gouvernement facilite même les choses en mettant en place des prêts pour les candidat(e)s à l'opération afin de faciliter les choses...), traitement auquel son père est farouchement opposé. Obstinément, même.
L'histoire entre la dame mariée et son mari en prison (il est adorable et n'a rien fait de mal) va donc passer provisoirement au second plan, tandis que le film va s'attacher à ce qui se passe entre la dame mariée et sa passagère (mais non non vous n'y êtes pas du tout, ce n'est pas entre elles deux l'histoire d'amour), de quelle façon leurs rapports évoluent (d'abord méfiance, incompréhension, rejet (j'avais écrit regrets) puis rapprochement, dialogue, compréhension... Chacun(e) à son tour venant à l'aide de l'autre à sa façon. La quasi-sècheresse documentaire du début vient s'humecter d'une touche de mélodrame.
C'est un film généreux, touchant, sincère, solide, qui parle de l'Iran d'aujourd'hui, mais ce n'est en aucun cas "aux limites de la cocasserie" comme on a pu le lire sur une des critiques affichées à l'entrée du cinéma. (Je pense que le journaliste en question a du voir au maximum les quinze premières minutes du film, et encore, je ne vois pas vraiment ce qu'elles contiennent de cocasse, - ou alors si peut-être, quand la passagère (Adineh/Eddy) va aux toilettes des garçons ? ce qui n'est tout de même pas le summum de la désopilance-).
Un film de femmes (je viens d'apprendre que le réalisateur est une réalisatrice), où, pour une fois, ce ne sont pas les mâles qui agissent -ou se donnent les moyens d'agir- (le mari est en prison, le père est borné, le frère est un dégonflé) ce qui est encore plus original pour un film iranien, mais où ce sont les femmes qui agissent, qui prennent les choses en main, qui font avancer l'histoire (celle du film, hein, avant, on l'espère, de pouvoir un jour faire la même chose avec celle avec un grand H, d'Histoire). un pays où il vaut mieux changer de sexe que d'aimer son prochain comme soi-même (pour parler au sens biblique du terme). Rappelons qu'en Iran l'homosexualité est passible de la peine de mort.
Le film finit comme il a commencé, avec une jolie (et tendre) conversation entre mari et femme, où il est question de thé, de sucre et de cardamome, sauf que les circonstances sont alors très différentes.
Petite(s) précision(s) cinéphile(s) : Shayeteh Irani, qui joue Adineh, tenait le rôle principal dans Hors-jeu de Panahi, et c'était Homayoum Ershadi, qui joue le père, qui conduisait la voiture (et le rôle principal) du Goût de la cerise, de Kiarostami.
Et on peut donc, encore une fois, applaudir Outplay pour cette initiative.
(je viens de fouiller un peu sur le ouaibe, et il se trouve que pas mal de gens (de confession LGBT) ronchonnent sur les choix d'Outplay concernant le changement de titre (le titre original était Facing Mirrors, qu'on peut traduire littéralement par faire face aux miroirs), les approximations de sous-titres (masculin/féminin) arguant que le personnage d'Adineh n'est pas une lesbienne mais un mec trans, bref, ce qui est décrit comme les problèmes d'identité et de genrage*, sujet sur lequel je m'avoue assez mal documenté, au point d'avoir visiblement tout faux dans ce post, où je m'obstine -je viens de le relire- à roucouler à propos "des femmes" et que je devrais peut-être donc entièrement réécrire, mais non. Adineh est joué par une actrice, non ? Je m'en tiens là, et foin des querelles de chapelles.)

* un post très argumenté

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l'affiche du film

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...et trois affiches de films de Farhadi... Troublant, non ?

 

 

 

23 avril 2015

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HOMMES SANS MERE
d'Hubert Mingarelli

J'ai donc continué ma lecture chronologique des romans d'Hubert Mingarelli. Après l'hiver de La beauté des loutres et son camion de moutons, on change ici complètement de décor. Nous voici dans une Amérique latine (ou centrale ? On sait juste qu'il y a la mer) à peine esquissée, sur les pas de deux marins à la recherche d'un problématique bordel où aller passer la nuit. Homer et Olmann. Ils marchent, et, en marchant, bien sûr, ils parlent. Peu, ce ne sont pas de grands orateurs, comme la majorité des personnages d'Hubert Mingarelli, mais suffisamment pour qu'on puisse apprendre d'eux juste ce qui est nécessaire. (et comme d'habitude, supputer sur les manques, les blancs, et comment remplit ces interstices).
ils vont finir par la trouver, cette maison, et même y passer la nuit, comme ils l'avaient prévu, mais pas forcément de la façon dont justement ils l'avaient prévu. Ensemble, mais séparément. tandis que le premier (Olmann) respecte le "cahier des charges" (bières, filles, etc.) le second (Homer) va faire la connaissance de Maria, une des "filles", et de Pedrico, le gardien muet. Et c'est surtout Homer qu'on va suivre, Olmann étant plutôt en toile de fond. Le roman les accompagnera tout au long de cette nuit, et les abandonnera au petit matin...
J'avoue qu'au départ le sous-sous-texte gay était pour moi assez attirant (deux marins, deux amis, qui dorment l'un au-dessus de l'autre) et m'intéressait davantage que la situation elle-même (pour résumer trivialement : deux marins en bordée vont aux putes). C'est drôle d'avoir choisi deux marins, alors qu'ils sont à terre, et que jamais en mer, nous, lecteurs, on ne les verra (ç'aurait pu être deux soldats, deux ouvriers, ou simplement juste deux potes, mais non, il est bien spécifié qu'ils sont marins : ce qui compte, ce sont les détails, ce qui est évoqué de la vie à bord, esquissé, ces croquis tellement simples qu'ils en deviennent encore plus touchants : la main qui pend de la couchette du dessus, la petite pièce où ils sont tous les deux de quart, et tiens, en écrivant cela, il me semble me souvenir que Mingarelli a été marin, lui aussi, d'où l'impression de justesse de ces fameux détails.)
Même si, au début, j'étais un peu réticent (j'avais vraiment été très touché par La beauté des loutres) et que j'ai commencé à le lire un peu désinvoltement, ces Hommes sans mère ont réussi, progressivement, à m'emmener avec eux, auprès d'eux, entre eux (ces fameux interstices mingarelliens, ce qui n'est pas dit, mais dont ce qu'on en devine -ou imagine- fait tout le prix.). Cette fameuse fraternité virile que j'aime tant dans chacun de ses romans, ces échanges, ces partages, ces hasards, ces éclats, ces blessures et ces pansements. Avec toujours la même économie. et la même lumière.
Oui, Hubert Mingarelli est bien un -grand- écrivain des hommes.

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(Il faudrait sans doute aussi parler du titre, mais là, comme dirait l'autre, je suis justement assez mal placé pour en parler, ou trop bien, peut-être, justement...)

4 avril 2015

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Dimanche soir, le cinquième film... Dans cette même salle où le son est très fort. Manque de bol, il y avait beaucoup de musique, et j'ai donc passé une grande partie du film avec les bouts de mon gilet enfoncés dans mes oreilles pour que mes tympans n'explosent pas. La plus grande originalité du film (et la raison pour laquelle on l'avait choisi), c'est qu'il nous vient de République Dominicaine, et le fait est suffisamment rare pour qu'on le souligne. Pour le reste, le film serait à rapprocher de L'evangelio péruvien vu précédemment. Des cojones et de la testostérone, certes (une guerre des gangs entre les deux moitiés de l'île, Haïtiens et Dominicains, un peu à la West side story) de la violence et du sang (des gros flingues -qui dans cette salle font plus de bruit qu'un train de marchandises passant à grande vitesse-), de l'amour aussi (à la Roméo et Juliette, non pas Capulet et Montaigu, mais, justement Roméo Haïtien et Juliette Dominicaine) un zeste de bible (deux demi-frères, l'un Dominicain - Caïn le fourbe- et l'autre Haitien - Abel le gentil) avec en prime un total refus de happy-end (non seulement le gentil meurt mais le méchant n'est pas puni, mais, surtout, le super super méchant -il y a un personnage de flic pourri pourri assez croquignolet- non plus. Un peu comme dans la vraie vie, quoi.

 

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Le meilleur pour la fin. Et nous voilà lundi soir, pour le sixième film, déjà, dont Hervé m'avait déjà auparavant vanté l'excellence (c'est le plus "vieux" de la sélection, décembre 2013), ce que Téléramuche souligne d'ailleurs aussi en haut de l'affiche. Séance de 18h, avec Manue, une trentaine de spectateurs/trices (trices en majorité, d'ailleurs), les meilleurs auspices, donc. Dès le début (et ça le fera pendant tout le film), je ressens ce truc au plexus, qui se soulève un peu et m'annonce un accès d'émotion intense (une bouffée de), et les larmes toujours au bord des yeux.
Dans les toilettes, une fille se déguise en garçon, avant d'aller rejoindre deux autres ados. On comprend assez vite que, guatémaltèques, ils souhaitent arriver aux Etats-Unis, en traversant pour cela tout le Mexique. Les trois amigos sont rejoints par un quatrième larron, un jeune indien, Chauk, qui les suit d'abord de loin,  pour se rapprocher de plus en plus du trio, malgré les réticences de certains. Les voilà embarqués dans cette Odyssée trans-mexicaine, de train en train, pleins d'illusions, passagers clandestins  d'un voyage cataclysmique qui va leur faire affronter successivement toutes les violences auxquelles peuvent avoir affaire les malheureux qui se lancent dans ce genre de périple. Le film est aussi magnifique que le récit en est éprouvant.  Avec des images  aussi belles que certains personnages sont épouvantables. Diego Quemada-Diaz nous harponne irrémédiablement, alternant sans concessions -sans répit- les petites histoires en pointillé du quatuor/ trio/duo -il y a un effet 10 petits nègres tout au long du film- les approches, rejets, attendrissements de ces ados entêtés et la violence des saloperies auxquelles ils doivent faire face, réussissant toujours à nous surprendre, à nous émouvoir, à nous révolter, à nous choquer. (Tous ces gens qui font de la misère des autres leur pain quotidien). Jusqu'à cette scène finale, glaçante, où le "rêve américain" révèle enfin son vrai visage, sinistre et pitoyable. Un grand film.

4 avril 2015

mes épaules mes épaules mes épaules

UN HOMME
Albin de la Simone

Un autre disque qui a une histoire ; Emma me l'avait recommandé et en rentrant je m'étais rendu compte que je l'avais déjà sur mon ordi (je suis avec la musique comme les écureuils avec les noisettes avant l'hiver, je stocke j'accumule j'entasse je thésaurise) ,  j'avais donc  écouté la chose, et je m'étais arrêté assez vite à cause de la voix du chanteur, qui ne me convenait pas. Trop chétive, trop petite ("pas balèze" il le dit lui-même à propos de ses épaules). pas mon truc pensé-je. J'ai même fini par l'effacer, carrément, un jour de ménage informatique. Fin de l'acte I.
A Clermont, chez Marie-Pierre, un soir, au moment de la tisane post-films et pré-nuit, elle va mettre un disque. Et, allez savoir pourquoi, un truc m'attire soudain l'oreille, ce refrain "mes épaules mes épaules mes épaules" puis un autre texte ce "comment allez-vous faire foutre" et encore un autre, sans que cette (petite) voix m'évoque quelque chose de connu. Un disque très agréable, qui s'accorde parfaitement avec le moment (marie m'a d'ailleurs laissé quelques instants, pour aller dire bonne nuit à sa fille) et quand elle revient, je lui demande qui c'est (je le prends alors pour un autre chanteur français) et lui demande si elle peut remettre "mes épaules". Ca me plait vraiment, cette voix modeste, ces textes qui pourraient passer pour anodins si on n'y prend pas garde, et ces orchestrations raffinées, élégantes. Classieuses.
Rentré de Clermont, je cherche sur mon ordi, vérifie que je l'ai effectivement effacé, me lamente et me désespère, puis envoie un mail à Emma pour lui dire le plaisir de ma (re)découverte, et m'aperçois alors avec plaisir que je peux le récupérer assez facilement (et que l'écho critique pour cet album a été plus que louangeur). Donc je le réécoute en boucle (et avec grand bonheur), je suis allé fouiner sur le ouaibe et youtioube pour dénicher des versions live (le jeune homme est adepte du dépouillement) de ses chansons (ou d'autres, je suis tombé sur un Vertige de l'amour plaisamment plaisant), de ses clips (découvrant l'agréable physionomie du jeune homme, sa jolie barbe de trois jours dans le clip de Mes épaules). J'aime tout l'abum, mais il y en a quelques-unes que j'adore tout particulièrement, notamment celle-ci où je me reconnais tout particulièrement :

Un jour la vie est belle un euphorie nouvelle
Pour un oui pour un non tout va bien pour de bon
Un jour je suis croyant végétalien pratiquant
Plus de sel ni de pain, plus de lait ni de vin

Un jour je m'exaspère j'ai pas les mots je les perds
Je trépigne, je m'égare
Un jour je ressemble à mon père


C'est la crise c'est la crise
Qui m'épuise rien à faire
C'est la crise c'est la crise
Qui s'éternise on va s'y faire

Un jour je donne, je donne, je donne, je donne
Le cœur sur la main, sur le cœur
Un jour je parle fort à raison et à tort
Je m'emballe, je digresse,
Je m'affale et vous délaisse

Un jour je broie du noir
Miné par mes déboires
De la veille et de l'avant veille
Et tout à coup tout m'émerveille

C'est la crise c'est la crise
Qui m'épuise rien à faire
C'est la crise c'est la crise
Qui s'éternise on va s'y faire

Un jour je n'y crois plus pas le coup pas un clou
Moitié plein moitié bu tout est flou tout est fou
Et toc un coup du ciel à nouveau la vie est belle
Pour un oui pour un non tout va bien pour de bon

C'est la crise c'est la crise
Qui m'épuise rien à faire
C'est la crise c'est la crise
Qui s'éternise on va s'y faire
C'est la crise c'est la crise
On va s'y faire

Et je trouve que, finalement, c'est encore plus fort, cette petite voix fluette, pour faire ressortir la beauté, l'amertume parfois, le "double-fond" de ces chansons. Cette apparence en demi-teinte ("sans faire de bruit sans faire de vagues", comme avait écrit Manset pour Gréco.) Une autre approche de la notion de virilité, terriblement séduisante. Addictive. (merci Emma, merci Marie-Pierre!)

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15 décembre 2011

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CARNAGE
de Roman Polanski

Autant le dire tout de suite, j'ai vraiment passé un excellent moment... J'avais vaguement envisagé à un moment de le boycotter, à cause de la dame qui a écrit la pièce dont le film est l'adaptation -et qui a d'ailleurs co-signé le scénario- mais je me suis ravisé en disant qu'il ne fallait pas mettre de la politique dans tout, et surtout que j'avais diablement envie de voir ce quatuor d'acteurs faire craquer le vernis des conventions sociales dans ce huis-clos new-yorkais.
Jodie Foster, Kate Winslett, Christopher Waltz, et mon chouchou John C. Reilly ont été tous les quatre à la hauteur de mes espérances. Le film est sans véritable surprise, on sait d'avance ce qu'on va voir, le fissurage et l'éclatement de la mince cloison qui sépare l'homme du bestiau, et la révélation (le révèlement ?) des vraies identités de chacun. Le cahier des charges est strictement respecté (tout se passe en appartement sauf le prélude et le postlude, génériques de début et de fin filmés toutefois entre deux arbres), et chacun des quatre mousquetaires donne le meilleur de lui-même : Waltz dans l'odieux, Reilly dans le bonhomme, Foster dans la petite-bourgeoise et Winslett dans l'executive woman, dans un premier temps, car, passées les politesses (les préliminaires) et les minauderies fort civiles de circonstance (d'usage), les affontements vont se faire de plus en plus intenses (surtout après quelques rasades de whisky, même si c'est du 18 ans d'âge!)
Tout ça filmé assez astucieusement (quitte à être enfermé dans un appartement, Polanski sait en exploiter au mieux les ressources (et les espaces afférents), et fignole ses cadrages et re (cadrages), et rajoutant donc au plaisir un brin sadique du spectateur moyen à voir ses semblables s'entredéchirer et s'en foutre plein la gueule pour pas un rond, sans souci du qu'en-dira-t-on. agréablement jouissif (aimablement régressif ?).
Encore plus savoureux si vous aimez (dans le désordre) le clafoutis pomme-poire, les catalogues épuisés de Kokoshka, les gros cigares, les tulipes, les jets de vomi à l'horizontale, les sèche-cheveux, les portables dans la flotte, j'en passe et des meilleures...

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26 novembre 2011

trou noir

HORS SATAN
de Bruno Dumont

Me suis senti, hier soir, comme d'une autre planète. Nous étions pourtant peu dans la salle, ce qu'on pourrait appeler la "chapelle ardente cinéphile", le noyau dur. Eh bien je fus le seul, à la sortie, à dire que je n'avais pas aimé du tout du tout. Mais alors ce qui s'appelle pas du tout. Et tandis que chacun des autres s'extasiait qui sur le talent du réalisateur, qui sur la place que le film en question méritait dans son top 3, je tentais de faire le point dans ma pauvre tête : à côté de quoi, donc étais-je passé ? Certes, je sortais du Guédiguian, où j'avais assez pleuré (très agréablement, même), et je n'avais pas très envie, a priori, de voir celui-ci, mais bon j'étais prêt à faire l'effort. Et l'ai donc fait.

Je me suis efforcé de rester jusqu'au bout, j'ai fait cet effort, mais je dois dire que ce cinéma-là m'est resté parfaitement (et hermétiquement) hermétique. Bruno Dumont ? J'avais aimé La vie de Jésus, failli sortir à L'Humanité, j'avais énormément aimé Flandres, et tout autant été exaspéré par Hadjewich. 2 à 2, donc, et celui-ci devait faire l'arbitre. La balance a penché, et pas du bon côté.
Ce film ne me... concerne pas. Dumont est un auteur, dont l'exigence n'a d'égale que l'inamabilité (je ne parle pas de l'homme, je ne le connais pas, je ne parle que du film). Cette volonté patente d'être contre, de filmer des gens moches, dans des lieux moches, faisant des choses moches, mais filmés avec un sens amoureux du cadrage. De montrer des gens du petit peuple, (que d'aucuns qualifièrent de "vrais gens") pratiquer l'ascèse comme vous et moi mangeriez des cacahuètes, dans une histoire à la fois simplissime, brute de brute de brute, et mysticissime de chez mystique.
Dégraissez  les dialogues au maximum (ou rendez-les incompréhensibles), ôtez la musique (quelle compromission qu'un film avec de la musique) guettez des jolies lumières célestes dans ces (beaux) plans larges de la Côte d'Opale, faites-y s'agenouiller régulièrement les personnages principaux (le vagabond et la gothique). Ah, j'oubliais la scène d'exorcisme ou quelque chose d'approchant (imaginez L'Exorciste tourné moitié par Bresson et l'autre par Pialat), la (rituelle chez Dumont) scène de baise clinique (on pourrait parler de saillie) dans l'herbe froide avec bave d'épilepsie en couronnment orgastique, et quelques scènes de meurtres encore une fois -heureusement ?- bressonniennes (coup de fusil, pierre levée, coups de bâton) pour faire contrepoids.
Le film étant ponctué de noirs, je me suis pris à espérer à chaque fois que ce serait le dernier, mais non. Ca dure et ça dure et ça
Quelle épreuve. Et quelle prétention déguisée en modestie, très faux-derche (Tartuffe, puisqu'il est question de foi). Bresson lorsqu'il emploie des non-professionnels se contente de prendre des "vrais gens", vous et moi, et ne prend pas un incontestable plaisir à ne sélectionner que des spécimens exclusivement cabossés, abîmés, (une ami vosgienne à moi dirait "des spécimens de fond de vallée".) comme le fait Bruno D. Bresson les respecte (comme il respecte le spectateur) et je ne suis pas du tout certain que Dumont le fasse, lui. Il y a chez Dumont un paradoxe essentiel et monstrueux  que je perçois, brutalement, frontalement, sans pouvoir l'expliciter davantage, sans parvenir à le  décortiquer par les mots. Il est question de regard, de violence, de sincérité, d'intériorité.
Et que ce cinéma-là est décidément un pan du cinéma qui me restera à jamais incompréhensible (il existe toutefois relativement peu de ces cinéastes brutaux qui me laissent ainsi à la porte de leur oeuvre (car c'est bien d'oeuvre qu'il s'agit)
Mais bon, hein, je peux me tromper... C'était peut-être juste le mauvais soir, la mauvaise heure, le mauvais film, toute une  conjonction malheureuse et néfaste d'événements fâcheux.

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19 novembre 2011

l'armistice est signé

50/50
de Jonathan Levine

Celui-là, j'aurais pu le voir en proj' de presse aux vacances de la Toussaint, si l'attaché de presse de la boîte en question avait daigné répondre à mon mail. J'avais envie de le voir pour une seule et unique raison (oui oui j'assume) : Seth Rogen, gros nounours découvert dans les films de Judd Apatow, et dont c'est rien de dire qu'il me fait de l'effet...
Un jeune homme apprend qu'il a le cancer (ah, ça rigole déjà moins, hein ? s'il y en a un qui dit "encore ?", je lui colle une gifle) et doit donc suivre le parcours obligé : l'annonce aux proches, la chimio, les effets indésirables, la thérapie, l'opération, mais comme c'est d'après une histoire vraie, on sait déjà que ça finira bien.
Le jeune homme, c'est Joseph Gordon-Levitt, déjà (agréablement) vu dans maints films indépendants et/ou sundancesques. Il a une copine mais leur relation vacille, et voilà-t-y pas que sa nouvelle thérapeute s'avère être tout aussi mimi qu'inexpérimentée (professionnellement), et qu'entre les deux son coeur aussi vacille. sans oublier que sa maman est Anjelica Huston, et que c'est rien de le dire... et que son meilleur pote, c'est donc Seth Rogen.
Le film se laisse voir, plan-plan, ne force pas trop sur les lacrymales mais ne sollicite pas outrageusement non plus les zygomatiques. Seth Rogen fait  -heureusement ?- son Seth Rogen à donf (le genre "adorable bourrin" comme j'aime) il est là pour dire bite couille pipe et branlette, et il remplit  son office, un peu sans surprise quand même.
Le film est sympathique mais aussi maladroit (et je pensais, en le regardant, que si Intouchables est racoleur, celui-ci pourrait tout aussi bien quasiment être qualifié de putassier, non ? ou bien je n'ai rien compris ?) en déséquilibre, quoi, des fois agaçant et des fois mou-mou d'ailleurs je me suis un peu endormouillé au milieu (smiley confus).
Alors, Seth Rogen ? Autant revoir Funny People, Zack et Miri tournent un porno ou 40 ans et toujours puceau! (non, c'est vrai, il n'est pas gâté par les titres de ses films)

 

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