LES PREMIERS LES DERNIERS
de Bouli Lanners
Semaine Belge 2.1
Pour le premier soir, une avant-première, que le distributeur nous a imposée séance unique. Très peu d'informations ont filtré. Mystère. C'est dire si j'attendais ça avec impatience (le film sortira fin janvier).
Bouli, j'ai déjà dit combien je l'aimais. Et je peux rajouter combien on l'aime, tant il semble que ce sentiment était unanime, quand on a discuté à la sortie de la salle. On a programmé tous ses films ou presque ds le bôô cinéma (en tant que réalisateur, tous sauf Ultranova, en tant qu'acteur on a dû en louper quelques uns, tant sa carrière a été boostée ces dernières années). Mais en parlant d'Eldorado, des Géants, ceux qui l'ont vu, on a des petites étoiles qui s'allument dans les yeux. Non seulement ce mec est adorable, mais le cinéma qu'il fait lui ressemble très fort.
Ici, Bouli réalise, mais il y joue aussi, Gillou, un genre de chasseur de primes un peu sur le déclin, qui bosse en tandem avec Cochise (joué par un Albert Dupontel sublimement -étonnament ?- sobre). Ils sont chargés par un mystérieux commanditaire de récupérer son téléphone, auquel il semble beaucoup tenir. Lequel téléphone (on l'apprendra vite) est en possession du jeune Willy, un jeune barbu (incroyablement beau), qui fuit en compagnie de la jeune Esther (dont on comprend assez vite qu'elle est un peu déficiente, ce qui sera un peu plus long à apparaître chez son compagnon) parce qu'il craint la fin du monde, et qu'ils ont tous les deux quelque chose à accomplir avant.
Le téléphone peut-être localisé grâce à un gadgetos électronique, et il va, au cours du film, changer maintes fois de mains. mais ce n'est pas, contrairement aux apparences, l'élément le plus important du film. Juste , à la limite, un genre de témoin, qu'on n'arrête pas de se passer.
Dès le début, la première image pré-générique, je soupirais déjà d'aise face à un ciel sublimement chargé (et j'ai dû soupirer "déjà la c'est beau...") reconnaissant immédiatement la patte (et le talent) de l'ami Bouli. Son sens de l'espace, du cadrage, de la composition est toujours aussi éclatant. Incontestable. Criant. Même si le contexte est cette fois légèrement différent de celui des films précédents, qui s'inscrivaient "clairement" dans une réalité contemporaine "normale", transcendée par le scope et les longues focales, mais toujours rassurante, d'une certaine façon. Étiquetée. Tandis qu'ici on n'est sûr de rien. Ni de où ni de quand. (On pourrait juste avancer "pas très loin" et "dans pas très longtemps", mais difficile d'être plus précis. Les cieux menaçants, les décors hallucinés (surtout ce monorail impressionnant où le réalisateur fait évoluer ses personnages), les friches industrielles, rien de tout ça ne semble particulièrement attractif. Comme le sentiment d'une menace diffuse mais perpétuelle. Comme s'il y avait, avant le début du film, eu un blanc (ou un noir) : quelque chose s'est passé, dont on ne parle pas, mais qui a laissé des traces. Bouli-dystopie ? (maintenant que je connais le mot -merci Dominique- il faut que je l'amortisse...)
On se retrouve dans un genre de western mâtiné (légèrement teinté) d'anticipation (et peut-être un tout petit peu de fantastique ?) avec un "shérif", des bandits, une Calamity Jane gentille, un méchant très méchant, un gentil très mystérieux, bref tout un folklore cinématographique connoté, mais transbahuté ailleurs dans un no-man's land franco-belge, une quintessence west/terne où les chevaux seraient remplacés par des pick-ups (c'est là que réside la plus grosse différence) dans un pays à l'abandon ou presque, où il fait froid et humide, où chacun semble se démerder pour assurer sa survie et ne compter que sur lui-même (sauf le couple de tourtereaux fuyards en vestes de chantier et, symétriquement, la paire de chasseurs de primes, qui font mine d'un peu de considération pour l'autre) .
Et c'est fascinant comme tout ça fonctionne bien. (je viens de voir la bande-annonce sur allo-cinoche, et j'en avais les larmes aux yeux). Comme tout ça est bien mis en place, cet espace (j'adore les cadrages surprenants de Bouli Lanners, ses changements d'échelle, son optimisation (optimalisation ?) du scope), ces personnages (il faudrait tous les nommer, tous les féliciter, tellement ils donnent, tous, et tant l'homogénéité de leur performance consolide encore le film, en fait un casting rutilant : les deuc chasseurs, bien sûr - Bouli Lanners s'est donné un personnage malade, vieilli, très touchant, dont Dupontel se fait le contrepoint taiseux- , les deux jeunes aussi (j'ai déjà parlé de la beauté de David Murgia, et j'ai découvert qu'il m'avait déjà impressionné une fois, lors de la précédente Semaine belge, dans le sympathique Je suis supporter du Standard, de Riton Liebman, quant à sa partenaire, Aurore Broutin, elle m'a encore plus impressionné par l'intensité de son jeu. Philippe Rebbot, quant à lui (pas mal vu aussi ces derniers temps), nous la joue sans lunettes (pour se démarquer de ses personnages habituels) et tout en retenue (je vous laisse découvrir son personnage, mais "Je voudrais du chatterton et des colliers serflex...", ça va risque de me rester longtemps). Comme tout se répond dans cette Semaine Belge 2, on a -comme dans Je suis à toi- une actrice venue de chez Xavier Dolan, la très belle Suzanne Clément -dont on pourrait regretter un peu qu'elle ne soit que ça, dans le film, très belle- avec, en face, tout une galerie de méchants pas piqués des hannetons : Serge Riaboukine, Lionel Abelanski, Virgile Bramly -où l'on entraperçoit même même, barbu et furtivement, Fabrice Adde, le voleur trouillard d'Eldorado, du même Bouli-, qui tiennent consciencieusement (à la fois sérieusement et cartoonesquement) leur rôle de méchants, de Daltons dérangés et sans Rantanplan (quoique...), sans oublier, au zénith, magnifique clin d'oeil (enfin, clins d'yeux puisqu'ils sont deux), les deux cerises sur ce gâteau cinématographique : Michael Lonsdale et Max von Sydow ("Il y a mes deux grands-pères qui m'attendent..." fait dire Bouli Lanners à son personnage) dans une très belle scène, et je crois que j'aurai presque tout dit sur la distribution et que je vais fermer là cette parenthèse interminable...), cet univers réfrigérant, angoissant, où l'on est sans cesse en quête de la moindre petite étincelle de chaleur humaine.
Chaleur humaine (ça y est je vais encore pleurnichouiller), ça pourrait parfaitement résumer Bouli Lanners, (le bonhomme et le cinéaste). Ce qui fait que les sentiments, l'attention qu'on porte aux autres, l'amour, l'amitié tout ça, nous aident à supporter le reste. sans qu'il soit besoin de trop en dire.
Le film, je sais que je retournerai le voir quand il sortira "en vrai". Et je sais aussi que c'est le premier à entrer dans mon top 10 de cette toute jeune année 2016.



un film où on pourrait croire que tout va par deux... c'est pour ça que je vous mets trois photos...