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12 JOURS
de Raymond Depardon

En séance unique, ce mardi soir, dans la salle 12 du bôô cinéma (où il y avait beaucoup de monde, Zabetta, qui organisait la soirée, a de l'entregent...). Je ne suis spécialiste ni de la justice ni de la psychiatrie, et je ne suis pas sûr non plus qu'on en sache beaucoup plus sur ces deux vénérables institutions en sortant de ce film, tant Raymond nous le joue à la Depardon : avec le double regard du chroniqueur (celui qui constate, qui relate) et du photographe (celui qui cadre, qui met en scène, qui nous donne à voir).
Oui, il y a deux films dans 12 jours : d'abord le petit théâtre procédural (institutionnel) (que Depardon a déjà approché à plusieurs reprises : Délits Flagrants, Muriel Lerferle, 10ème chambre, mais qui continue visiblement de le fasciner) qui se tient entre le juge, le patient et l'avocat, où tout se (re)joue quasiment à l'identique (en gros, le juge informe le patient, avant la date-limite des douze jours,  qu'il autorise les médecins à poursuivre l'internement, après lui avoir donné la parole et avoir fait mine de l'écouter, et l'informe, toujours selon la procédure, qu'il peut bien sûr faire appel -en confirmant un peu plus tard que cela ne servira absolument à rien-), ensuite (ou d'abord)  le regard de Depardon sur ces lieux de la psychiatrie qu'il a déjà approchés par le passé (San Clemente, Urgences) qu'il cantonne fort judicieusement à des couloirs, des portes et des bruits hors-champ (ah le magnifique travelling ambulatoire d'ouverture, qui avance dans des couloirs et des couloirs pour terminer, littéralement, dans le mur...).
Deux films pour le prix d'un, deux films qui m'ont touché chacun à sa manière. Cinématographiquement, j'ai adoré cet état des lieux, ces couloirs vides ou quasiment, ces portes closes, cette déambulation vaguement inquiétante (on pourrait presque se croire dans Shining). Humainement, j'ai été bouleversé par ces patients successifs, qui tentent de dire, de se dire, de répondre, dans un ping-pong verbal qui est à chaque fois perdu d'avance, et la façon dont Depardon les filme "objectivement", sans intention, comme un genre de greffier cinématographique (et revient alors le titre du bouquin de Bourdieu, Toute la misère du monde) rend les choses encore plus fortes. Le film est construit selon une imparable progression dramatique (on part du plus anecdotique pour grimper jusqu'au plus poignant) le constat est sans appel (même si on a, hihi, dix jours pour le faire), et on sort du film, remué, en se disant qu'on vient d'assister à une chose "rare" qu'on n'aura plus jamais l'occasion de voir (même si elle continue de se produire, quotidiennement, derrière les portes closes de l'Institution.
Froid dans le dos.
Et,post-scriptum, je regrette un peu (mais comment pouvait-il faire autrement ?) que Raymond D. ferme son film en l'ouvrant, en sortant du bâtiment pour finir par cinq minutes -oh très joliment graphiques- sur Lyon au petit matin, lampadaires, brume, quais, passants, cinq minutes, oui, qui sont juste jolies (façon de dire "et pendant ce temps-là, dehors, la vie continue, comme si de rien n'était..." ?)
Et, re post-scritum, la musique d'Alexandre Desplats n'était absolument pas indispensable...

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