11h : HISTOIRE DE JUDAS
de Rabah Ameur-Zaïmèche

On le passe dans le bôô cinéma dans 15 jours, mais je n'ai évidemment pas pu attendre. Il y a quelques cinéastes, comme ça,  avec lesquels (pour lesquels) il est impossible d'attendre. C'est très curieux : j'étais, dès le début (pourtant dans cette vieille salle moche du MK2 Beaubourg), comme en hyperventilation émotionnelle, avec les larmes qui me venaient quasiment, alors qu'il n'y avait encore à l'écran que des lettres blanches sur fond noir. Je ne suis pas croyant, pas du tout, mais, avec RAZ, je me sens prêt à devenir mystique... Un cinéma de peu (de moyens) aux effets inversement proportionnels, un cinéma de l'économie, un cinéma de la simplicité, un cinéma de la famille aussi (essayez de compter le nombre de Ameur-Zaîmèche qui figurent au générique de fin), un cinéma du partage, du don. Un cinéma essentiel, à la fois contemplatif (la durée, la lumière) et revendicatif (l'insurrection qui vient). Politique et poétique. Un cinéma avec lequel je me sens complètement en phase.
Le Judas du titre est bien celui auquel on pense (la Bible, les trente deniers, la trahison...), c'est RAZ qui l'interprète (et ce mec, c'est comme ça, je l'aime aussi fort en tant qu'acteur que réalisateur), et en profite pour (re)définir le personnage à sa façon. Judas n'est pas le traître mais le fidèle, "le" disciple, l'homme de confiance. (Il a l'air doux, comme ça, dans ses mots et dans son attitude mais on le sent tout aussi fort, résistant, le genre plie mais ne rompt pas). Et son film est pareil : simplement, doucement, sans esbrouffe, il nous remet à l'heure de ses propres pendules. Il casse (au sens propre) les écritures qui relatent les aventures du prophète (ah si J avait eu un Faceb**k et un ordi) et braque ses propres projos sur l'histoire pour nous donner son éclairage perso (et superbe, je l'ai déjà dit). Iconoclaste! postillonneront certains, blasphématoire! éructeront d'autres et j'en passe d'autres et des meilleures sous silence.
Le film commence quand Judas part dans la montagne pour récupérer Jésus qui vient de jeûner quarante jours, et le redescend sur son dos. On suit  l'histoire de Jésus (sa dernière partie), et donc, on reconnaît au passage (on se souvient de) quelques épisodes bibliques (les marchands chassés du temple, par exemple). On suit, parallèlement, les inquiétudes "politiques" des Romains et celles,  "religieuses" des grands-prêtres, (chacun craignant de perdre qui la face qui son pouvoir face à celui qu'on dit s'être proclamé roi des Juifs), tandis  qu'apparaît dans le récit un personnage dénommé Carabas (qui, je pense fait référence à Barabbas, mais me fait immanquablement penser au Chat Botté et à son fameux Marquis du même nom), une version dépenaillée de Jésus, un dissident, un soiffard, une grande gueule.
Je ne devrais peut-être pas le dire, mais Jésus, dans le film, je le trouve vraiment très mimi, -RAZ l'a fait interpréter par un réalisateur algérien, Nabil Djedouani- mais bon, les apôtres aussi. On irait bien marcher avec eux.  Encore une fois, toute cette histoire est tirée du côté de l'humain, du terrestre, du charnel, tournée dans de vraies ruines et avec des lumières d'une beauté époustouflante (intérieures ou extérieures).
J'aime cet esprit de quintessence, de "au plus près de", cette folle liberté que donne la simplicité, l'humilité, des choix. Cette façon attentive de scruter l'humanité, la proximité des êtres, la façon dont ils se touchent, simplement. Des mots, des mouvements, des actions simples. Une stylisation qui rend encore plus fort tout ce qui se joue, avec cette façon plus qu'habile d'éviter la lourdingue imagerie habituelle de ces habituelles superproductions biblico-péplumesques à milliers de figurants, d'épurer, de ne jamais appesantir le trait (rien que le fait, ça fait d'autant plus du bien,  que ce soient des arabes qui jouent des juifs, est une façon du film de délivrer son message entre les lignes, derrière les images, un parfum délicat de quand les hommes vivront d'amour...
J'aime sa façon d'aimer ses personnages, ce Jésus-ci, ce Judas-là, l'angle d'approche, le parallèle entre les deux personnages. Et le contrepoint des romains, des soldats (ceux des personnages qui sont le plus visiblement "costumés", casques, armures, contre les simples tissus dons sont revêtus les autres personnages.), les mots d'Antigone (d'Anouilh) pour résumer : "ça n'est qu'une histoire de politique..."
Me reste, tout à la fin,  une scène, sublime, où Judas vient s'allonger dans le tombeau vide, prendre la place de celui qui n'est plus là. Juste un rectangle au centre de l'écran, un simple éclairage, et renaissait alors devant moi une des vidéos de Bill Viola qui m'avait le plus impressioné -celle qui est sur l'affiche d'ailleurs-, puis les pas de celui qui marche dans les buissons, dont on finit par entrevoir le visage. Et le plaisir de retrouver pendant le générique de fin la guitare de Rodolphe Burger (Non seulement RAZ a du goût, mais il est fidèle en amitié.) C'est bouleversant, c'est magnifique.

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