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MOONLIGHT
de Barry Jenkins

Il ne passera dans le bôô cinéma que le 1er mars, mais, allez savoir comment, je l'ai regardé ce matin sur mon ordinateur. Mystère des arcanes du ouaibe, hein. un film que j'avais entendu présenter par Yann Barthez, il y a déjà quelques temps, en présence de son élégant réalisateur, et dont les critiques semblaient plutôt élogieuses.
1h51 qui me donnent l'envie de revoir la même chose sur un grand écran, assis dans un fauteuil rouge, parce que le film le mérite. On y voit un gamin grandir, en trois moments de son existence. Simplement. Chiron, il s'appelle, mais il est aussi surnommé "Lil" (petit) ou "Black" pas besoin de traduire, dans le plan-titre de chacune des parties. L'histoire est simple, mais le traitement l'est moins. Ou plutôt si. Barry Jenkins la filme avec sa simplicité à lui (qu'on pourrait qualifier de désarmante) alliée à une technique admirable. J'ai ressenti plusieurs fois en moi ce genre d'hyperventilation esthétique, où mes poumons me signaleraient soudain que là, c'est sublime. Un genre de spasme esthétique. Et ça n'arrive pas qu'une fois. J'ai été frappé par la qualité et la force des mouvements de caméra, et rarement dans un film j'y aurai été aussi sensible auparavant. La façon dont elle se déplace, virevolte, décrit des arabesques autour des personnages, avec une grâce, une légèreté (et là je suis obligé de réécrire le mot) admirables. Mais Barry Jenkins maîtrise tout autant les cadrages, la mise au point (la profondeur de champ), les couleurs, les déplacements des personnages, à tel point qu'il faudrait absolument revoir le film tout de suite, pour en apprécier encore plus tout le reste, tout ce qu'on a pu en manquer...
Le travail sur le son et la musique fascine, de la même façon. Tout est d'une extrême élégance, et de la même justesse. Rien de gueulard ni de revendicateur. Juste cette intense simplicité (jamais je crois une scène de flirt entre garçons n'aura été filmé avec autant de force et de délicatesse. Et, quasiment, d'abstraction (ah cette main sur le sable...). De pudeur aussi.)
Je me souviens qu'à l'époque, Spike Lee avait déclaré qu'il y aurait des blancs dans ses films quand il y aurait des blacks dans les films de Woody Allen... Barry Jenkins adopte la même posture (et la même revendication) : Tous les personnages de Moonlight sont "de couleur", et c'est comme ça. Et ils sont magnifiques, il faut le dire et le redire.
La vie de Chiron n'aura pas toujours été rose, et la violence souvent présente, à chacun des âges de son histoire. Violence due à la relation familiale, violence due au regard des autres, violence physique, violence morale, rien (ou pas grand chose) ne lui sera épargné. mais avec, en parallèle, à chaque fois, des "rencontres" qui rééquilibrent un peu la balance. Le gamin buté et maigrichon deviendra un ado mutique et maigrichon, qui se transformera en armoire normande avec des muscles et des chaînes en or, mais toujours aussi taiseux*.
Il y a tout de même une grosse ellipse dans le récit, entre la deuxième et la troisième partie (je ne sais pas si c'est la même chose dans le roman) mais c'est peut-être mieux, finalement, d'avoir évité de passer par la case "prison" puis "prise de fonctions dans le business" (le personnage l'évoque juste en quelques mots, dans la dernière partie) pour nous montrer, d'un seul coup (avec encore une fois un sens du raccourci saisissant) la transformation entre les deux états.
Malgré les coups, les injures, les arcades sourcillères fendues, les chaises fracassées sur la tête, Moonlight est aussi (surtout ?) une histoire d'amour (et la dernière partie tout entière en est une démonstration éblouissante) et du genre très précisément de celles qui me font fondre...
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*(oui je prends des libertés avec l'accord : une armoire normande devrait être taiseuse, mais ça faisait moins joli...).