films et bouquins
mercredi 19 juin 2019

la chemise dans le pantalon

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GENESE
de Philippe Lesage

C'est québecois (et donc, ça ça me fait toujours sourire,  parfois sous-titré quand ils parlent trop vite), et le fait qu'il s'agisse d'une chronique, québecoise donc, sur les amours adolescentes avec une bande-son qui pulse bien pourrait raviver le souvenir du pop  Amours imaginaires de l'adulé acidulé Xavier Dolanchounet chéri par un tout un chacun (par moi pas tant que ça je le redis), mais Robert Lesage est assez fort (et son film assez lumineux) pour sortir de l'ombre tutélaire de XD, et réussir à exister par lui-même, sans souffrir de ce voisinage.
Un tryptique, nous dit-on, mais d'une construction assez singulière : les deux premières parties se déroulent en même temps (les amours -un peu- malheureuses d'un grand dadais très touchant (Guillaume) et, parallèlement, celles d'une brunette jolie (Charlotte), qui se retrouveront in fine dans le même lit, puisqu'ils sont frère et soeur -ou demi?- pour se consoler), tandis que la troisième, qui est d'un seul bloc, vient après, et concerne deux personnages juste un poil plus jeunes, Félix et Sandrine, qui expérimentent, eux, le "premier amour" (de vacances).
La structure m'a fait penser à ça :

cercle genèse film

ce qui m'a fait penser à ça...

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me ramenant ainsi à ma propre adolescence...
(je pensais que ceci était le symbole de la liberté mais c'est celui de la paix... mais oui bien sûr peace and love!).
Si le film est love, il n'est pas très peace... Ah La confusion des sentiments,  Les souffrances du jeune Werther, Portnoy et son complexe, Lettres à un jeune poète... Adolescence, émois, grandes espérances, mal-être rimbaldien, on est en terrain connu. C'est l'âge  des grands élans, des déchirements, entre la soif d'amour (absolu, éternel, illimité, infini) et les pulsions charnelles, entre le bouillonnement des hormones (pour les gâs), et celui des mille questions sans réponse. L'inquiétude, la terra incognita de l'autre, la timidité quand il s'agit de faire le premier pas, les grandes manoeuvres, les échecs, les trahisons... oui c'est à la fois délicieux et terrible.
Chacun souffre / expérimente à sa manière, et avec ses moyens... Guillaume découvre qu'il est amoureux de son meilleur pote, Charlotte flippe quand son amoureux lui dit que leur histoire pourrait peut-être ne pas durer éternellement et du coup va voir ailleurs mais tombe sur bien pire, Félix et Sandrine tâtonnent avec prudence dans leur premier balisage de la Carte du Tendre, et tout ça est traité avec attention (attentivement, ou, mieux, affectueusement) par Philippe Lesage, dont c'est (merci allocinoche) le deuxième long-métrage de fiction (je n'ai pas vu le premier, Les Démons) après trois films documentaires dont les titres (Pourrons-nous vivre ensemble ?, Ce coeur qui bat et Comment savoir si le petits poissons sont heureux ?) semblent bien confirmer l'orientation affective du propos du réalisateur.
Le film appartient sans conteste à la catégorie "films d'ados" (à la maison, en cours, au bar) mais peut-être n'est-ce qu'un leurre,   car traité avec un éclairage sensiblement (!) différent, une certaine façon de dire et surtout de montrer : des détails viennent régulièrement aiguillonner les histoires racontées, comme des petits chocs électriques qui dynamiseraient la fiction ( l'absence  des parents (comme dans le très aimé It follows), la façon d'enseigner d'un des profs de Guillaume, l'attitude du nouveau copain de Charlotte avec son ex, les shorts des jeunes éléves filmés frontalement avec une complaisance qui ne peut pas relever du hasard, un pique-nique filmé comme une scène de Hitchcock, un viol sous la pluie à la façon d'un polar sud-coréen voire d'Apocalypse now, la version québecoise de La jument de Michaux...) . Le film m'a autant surpris et plu que, il y a quelques années, le plaisant Tu dors Nicole ? qui nous venait déjà du même endroit...
En plus, je le répète, la bande-son est superbe (on passe du temps dans les bars ou les boîtes), et le fait de bénéficier quasi d'une séance spéciale (j'étais tout seul dans la salle et ai donc pu prendre mes aises) ne m'a fait qu'apprécier encore davantage la chose.
Un très bel objet de cinéma.

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dimanche 16 juin 2019

simple comme salam...

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TEL AVIV ON FIRE
de Sameh Zoabi

Affluence quasi-insensée de têtes chenues en ce mardi après-midi pluvieux : on y était au moins 25, à cette séance dite "de retraités" (13h30) pour le dernier jour de ce film par moi tant attendu...
Un réalisateur palestinien nous parle du conflit israélo-palestinien (ne soupirez pas, ne levez pas les yeux au ciel, ne vous signez pas, ne me criez pas dessus), par le biais des relations -compliquées- entre Salam, un stagiaire palestinien (travaillant sur un soap-opera nommé Tel Aviv on fire) et Assi, un militaire israélien, responsable du check-point par lequel Salam doit passer au moins deux fois par jour...
Le sujet est toujours aussi complexe, aussi inextricable pour un observateur extérieur (surtout assis dans le fauteuil de son cinéma, bien tranquille, en France) mais la façon dont Sameh Zoabi prend les choses en main est extrêmement plaisante : il en fait une comédie, sur deux niveaux de narration (on a -chic!- un film dans le film, ou plutôt un soap-opera dans le film, avec une belle espionne, Tala, -Lubna Azabal- dont le coeur balance entre deux hommes : un palestinien, et, tiens donc, un israélien), avec, donc, des conventions et des rebondissements de soap-opera (l'amour, le sens du devoir, les roucoulades, -ah, le baiser arabe...- les épreuves, l'honneur, la maladie, le mariage comme hypothèse de fin de saison, -et de passeport pour la saison 2-) pour Tel Aviv on fire, la série qui se tourne sous nos yeux, mais tout autant ou presque (c'est malin) pour traiter Tel Aviv on fire, le film dans lequel cette série est en train d'être tournée (l'amour, l'houmous, les roucoulades, le mariage envisagé, les brimades, tout ça pour Salam) avec en prime, en triple fond, la relation entre les deux hommes (le palestinien et l'israélien)  -en point de fuite de la narration on verrait presque scintiller Quand les hommes vivront d'amour...- avec, comme toujours dans ces films que j'adore (les palestiniens et les israéliens) cette toujours trouble (et titillante) fascination homo-érotique qui me ravit, que je ne peux m'empêcher d'interpréter -et de déguster- avec gourmandise comme un SSTG (sous-sous-texte-gay).
Salam, pour avoir la paix (pour pouvoir passer) s'est fait passer pour le scénariste de Tel Aviv on fire, et ce qu'Assi lui demande la première fois qu'il l'arrête au check-point va joyeusement mettre en branle une fort réjouissante machinerie scénaristique (avoir joyeusement et réjouissante dans la même phrase à propos d'un film palestinien est quand même peu courant et vous confirme encore l'originalité du propos.) qui va donc courir ses deux lièvres fictionnels à la fois, celui du film, et celui du film dans le film, l'histoire de Salam, l'histoire de Tala, où le scénariste se sert de l'une  pour nourrir l'autre, avec en prime une savoureuse pirouette finale dont on ne peut que saluer l'intelligence (ou le sens de la dérision).
Délicieux. Et fait maison (pas en boîte, qui aurait l'idée de manger de l'houmous en boîte, je vous le demande ?)

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mercredi 12 juin 2019

soutane

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LA MESSE EST FINIE
de Nanni Moretti

C'est le hasard qui finalement a décidé. A cette heure-là je ne pouvais voir que ça. Je l'avais vu à sa sortie, il y a longtemps, sans doute à Dijon à l'Eldo (car le souvenir de ce film est pour moi rattaché à ma copine Mimi...) et je pense que c'était le premier film de Nanni Moretti que je voyais. Je me souviens aussi que ça m'avait bien plu, mais c'était quelques années avant le choc de Journal Intime, qui devait vraiment installer Nanni au sein de mes réalisateurs chéris. Souvenirs souvenirs, on allait voir des films italiens (Bellocchio, Luchetti, Taviani Fratelli surtout) et c'était souvent Nicola Piovani qui faisait la musique... Comme ici, tiens, justement, quel plaisir!
Mais j'avoue que j'avais quand même un peu peur, avant, que le film ait mal vieilli... J'appréhendais la déconvenue, les rêves de jeunesse démantibulés, les illusions envolées, le pathos, la poussière... Quelle (bonne) surprise ce fut! A part le visage juvénile du réalisateur (qui joue aussi le rôle principal), le film n'a pas pris -c'est le cas de le dire- une ride. Quel bonheur!
Un jeune prêtre (mais, attention on n'est ni dans Léon Morin Prêtre, ni dans Le journal d'un curé de campagne, ni dans Sous le soleil de Satan, ni même, ça aurait pu, dans Don Camillo, hein...) , un jeune prêtre, donc, un fringant jeune prêtre, "revient" (on ne sait pas tout à fait d'où, d'une île, peut-être, on l'a juste vu partir à la nage...) là où il a passé sa jeunesse, il vient d'être nommé dans une paroisse lointaine des faubourgs de (Rome ?) en pleine déréliction : église en piteux état, paroissiens qui se sont fait la malle dans les paroisses voisines, précédent curé défroqué, bref notre nouveau berger va avoir fort à faire pour ramener les brebis égarées au bercail (et les pécheurs dans le droit chemin),et  remettre les choses en place, malgré qu'il semble être doté d'une détermination sans faille, au moins aussi grande que sa foi. Il retrouve sa famille, il retrouve ses amis, mais  rien ne va aller comme il faut... De mal en pis, même.
Il y aurait comme une certaine volonté d'exhaustivité dans l'arc-en-ciel de problém(atiqu)es abordés : tel ami est en prison pour avoir fricoté avec les terroristes, tel autre fraye avec les communistes, celui-ci  ne souhaite rien que se retirer du monde, et passe ses journées à dormir derrière sa porte close, tandis que cet autre ding ding dong!  vient de se découvrir une foi toute nouvelle, et a envie de devenir prêtre... D'autant plus que, en ce qui concerne la famille, ça ne va guère mieux : son père trompe sa mère, sa soeur est enceinte et souhaite se faire avorter, sa mère souffre en silence... Oui, le pauvre Don Giulio a fort à faire. Il s'attelle à la tâche, et part vaillamment au combat, prêt à sauver le monde entier...
Ça pourrait être juste sinistrement sérieux, ce vain combat (car perdu d'avance et rien d'autre),  mais, au contraire, c'est juste extrêmement drôle (même si le film est plutôt sombre, dans le fond) tant tous les personnages (ou presque : excepté notamment le vieux connard en grosse bagnole qui lui mettra trois fois de suite la tête dans la fontaine) sont attachants, et traités d'ailleurs humainement, avec tendresse. Et on ne serait pas si loin, en fin de compte, du si beau Nous nous sommes tant aimés, d'Ettore Scola, sorti dix ans plus tôt.
Chacun a sa vie, et chacun la réalisera de la façon qui lui convient le mieux (Don Giulio y compris), et, comme dans les rengaines, l'amour triomphera... Et Dieu dans tout ça ? Il est très bien là où il est, et qu'il y reste ! (j'ai prononcé ceci avec une intonation à la Muriel Robin, avec ce qu'elle peut avoir de définitif, vous entendez ?) Et tout ça fait sacrément du bien (je ne pensais pas en entrant que je sortirais aussi souriant...) Carissimo Nanni...

affiche

 

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lundi 10 juin 2019

ma môme

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LA FLOR Partie 4
de de Mariano Llinás

Mes mômes, plutôt, faudrait-il dire (et chanter), puisqu'elles sont quatre. Les quatre actrices magnifiques de ce film au long cours, dont on a vu ce soir la dernière partie (puisque la -jusqu'ici- judicieuse séance du vendredi 13h30, à laquelle nous étions restés fidèles pour les trois premières parties est, on se demande pourquoi, passée hop! à la trappe cette semaine).
Nous étions dix dans la salle 10 (aux fauteuils plutôt inconfortables, avons-nous tous reconnu), dix complices, dix conjuré(e)s réunis par cette même envie de savoir la suite (et la fin) de l'histoire (des histoires plutôt), avec chacun(e) cette même préoccupation "J'espère que je ne vais pas m'endormir...". (Et le sentiment, aussi, d'avoir le privilège d'assister à un événement assez exceptionnel, et de le partager.)
Nous étions restés en suspens (CONTINUARA...) devant une voiture perchée dans un arbre et le film redémarre grosso modo à ce moment, mais dans l'Episode 2 ("les lettres de Gatto") où on va continuer l'histoire mais en changeant de point de vue, via le regard d'un autre narrateur, Gatto, (celui qui était arrivé pour étudier les phénomènes arboricoles top secreto). Qui se retrouve dans la chambre 333 d'un motel mi-bunker mi-asile, à correspondre avec Smith via internet (ah le bruit ineffable de mise en route du modem, qui nous ramène 20 ans en arrière...), à propos des passagers de la fameuse voiture perchée, qu'on a retrouvés complètement zinzins, excepté celui qui conduisait et dont on n'a pas retrouvé la trace, et à essayer de reconstituer ce qui a bien pu leur arriver... (celui qui manque, bien sûr, c'est le réalisateur...), on suit ses courriels, jour après jour, jusqu'à bifurquer soudain sur une nouvelle histoire, celle de Casanova et de ses quatre maîtresses successives qu'il poursuit à travers l'Europe et qui se refusent à chaque fois in extremis à lui (et s'avéreront être des sorcières, celles vues précédemment) qui est le film que tournait notre réalisateur colérique et barbu préféré (celui qui, justement, est porté manquant...).

"Il y a, à la fin du quatrième épisode de La Flor, qui arrive au tiers de la quatrième et dernière partie, juste avant l’ultime interlude annonçant les cinquième et sixième épisodes, une sublime coda. Vous n’avez rien compris ? C’est normal, du moins si vous n’avez pas encore vu le film. La raison pour laquelle on insiste néanmoins sur cette séquence, c’est parce que, telle une clef de voûte, elle fait tenir ensemble toutes les pierres de la cathédrale – et aussi parce que se sentir perdu dès la première phrase d’une critique de La Flor est assez fidèle à l’expérience de son visionnage. Cette séquence, n’ayez crainte, nous ne la déflorerons pas ; tout juste dirons-nous qu’elle permet de saisir ce qui fascina Mariano Llinás le jour où il découvrit, dans un petit théâtre de Buenos Aires, ces quatre actrices géniales que sont Elisa Carricajo, Valeria Correa, Pilar Gamboa et Laura Paredes, au point de vouloir réaliser, sur elles, pour elles et avec elles, une fiction de quatorze heures, tournée pendant dix ans, divisée en six épisodes, de genres et de durées différentes."
(Les Inrocks)

Celui de la Flor, par contre, (le "vrai") on le retrouve alors, au même endroit qu'au début de la Première partie,  à sa table de pique-nique, qui vient nous annoncer que, eh bien, là, il reste encore la cinquième et la sixième partie et qu'après ahem ça sera fini, et le voilà qui récupère tout son petit bazar, carnet, stylo, verre, bouteille d'eau, et fait table nette avant de lever le camp et de nous laisser là en plan (il part dans sa voiture mais nous a fait un signe d'adieu)

vivre deux expériences de cinéma successives inédites (et inouïes) : la partie V est un remake (un hommage) à Une partie de campagne, de Jean Renoir, une re-création argentine (avec des gauchos) dans un noir et blanc sublime, d'un film dans une version totalement muette (et silencieuse aussi) excepté une scène où il aura conservé les dialogues de la version originale de Renoir (mais, paradoxe, plus du tout les images). C'est rare de passer, au cinéma,  autant de temps dans un silence total, où chacun ne perçoit que les bruits intimes /infimes des autres spectateurs, tandis que la fiction recréée (la partie de campagne) cède soudain  provisoirement la place à une observation du réel, prise au vol, c'est le cas de le dire, par le réalisateur (d'abord avec les dialogues de Renoir puis à nouveau dans le grand silence blanc).

avant que de repartir ailleurs, et que la partie VI (Les prisonnières) ne nous fasse reculer encore d'un bond dans l'histoire du cinéma (après le noir et blanc muet, voilà carrément le cinéma des origines, pour un épisode filmé entièrement en camera oscura (ce procédé rudimentaire et primordial, en gros une boite avec juste un petit trou en son centre qui laisse passer la lumière et capture les images à l'envers), générant des images un peu brumeuses, à la façon des autochromes de Lartigue, élégamment floues, consacrées une dernière fois- uniquement à nos quatre actrices, qui se mettent à nu, tandis que des intertitres (disposés manuellement devant la caméra) nous relatent en parallèle un récit de voyage écrit par une femme en 1900, à propos d'étrangère(s)...

et c'est fini (ou presque) car déjà commence le générique (et quel générique!), à la façon de la camera oscura, donc, reproduit à l'envers (la tête en bas, aux antipodes, normal), où on voit (de façon affectivement documentaire) s'activer dans un genre de ballet gracieux, à peine un peu ralenti, l'équipe technique en train de ranger tout le matos, tandis que sur l'écran défilent (écrits à la main) les noms des centaines et des centaines de personnes qui ont participé (contribué) à cette épopée cinématographique, pendant trente-cinq minutes, tout de même!, tout ça accompgné avec voix et guitare par le musicien du film (une "chanson" originale interprétée et re-, y compris, en plein milieu une version -en français avec accent argentin puis en argentin du cru- de Ma môme (oui, celle de Ferrat)-, une chanson de générique  qui se répète, bifurque, louvoie, sinue et se réinvente (à l'image du film lui-même), jusqu'aux tout tout derniers remerciements, qui donc nous accompagne, tandis que la caméra, finalement, a repris ses esprits, s'est remise à l'endroit, et s'attarde sur un jeune homme assis sur une chaise longue rouge et blanche au milieu de la pampa (qui était d'ailleurs là depuis le tout début du générique) tandis que la nuit descend

(que la nuit descend)

et puis voilà c'est vraiment fini, et se rallument les lumières sur les visages complices des spectateurs à la fois visiblement réjouis, bienheureux, et un peu perdus de retrouver la réalité, comme se demandant ce qui vient de se passer... Il est minuit passé nous sommes les derniers à quitter le cinéma (qui d'ailleurs s'éteindra derrière nous quand nous aurons franchi les portes...)

"S’il était donné de rendre compte de l’expérience parcourue d’une phrase, La Flor est le roman-photo des vies qui l’ont fabriqué. Telenovela ouverte aux quatre vents aussi réflexive qu’introspective, qu’on dirait filmée simultanément par : Godard (les gros plans des visages en amorce, le merveilleux usage dramatique de la musique – de Gabriel Chwojnik – et du son en général fait de ventriloquie, de désynchro post-synchro), Oliveira (rapport avant et arrière-plans, flous qui s’ensuivent, narrateurs en voix off et «techno des enfers»), Rivette et Lang, et Feuillade (jeux de l’oie, réseau d’espions, filles du feu en cuir, sociétés secrètes), Hugo Santiago, Ruiz, Fassbinder, Arrieta, et cætera." (Libé)

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 Pour conclure, allez voir le très beau et juste texte de Philippe Lefait (et des mots de minuit).

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samedi 8 juin 2019

l'odeur des pauvres

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PARASITE
de Bong Joon Ho

Bon, j'avais tout mélangé. Ou compris ce qui m'arrangeait. J'ai cru qu'après The Host, avec un titre pareil, Bong Joon Ho avait (re)fait un film d'extraterrestre (ou un critique aura dû mal s'exprimer). Donc j'ai attendu pendant un certain temps le fameux monstre extra-terrestre en question. Pour des prunes (du sirop de prunes, même). En vain, car point d'E-T ici ne poindra.
(Encore que.) (hihi).
Quelle histoire !  Quel film! Je n'avais voulu lire aucune crique, mais j'avais aussi compris qu'il était question de familles, et de riches et de pauvres (ouf, sur ces points, j'avais bien compris...) Ca commence sur un plan de vieilles chaussettes qui sèchent, un entresol où s'entassent les "pauvres", le fils, la fille, la mère et le père (c'est dans cet ordre je crois qu'on les découvrira), engagés, dans la première scène à la chasse au "saint wifi", puis, on le comprendra très vite ensuite à la chasse au fric, simplement. Une famille de pauvres démerdards et (immédiatement) sympathiques.
Par l'entremise d'un copain du fils, ils vont avoir l'opportunité (le mot est ici justifié, Hervé, isn't it ?) d'entrer en contact avec une famille de composition équivalente (maman, papa, grande soeur, petit frère) mais d'un tout autre rang social (et statut financier), des gens riches, dans une splendide maison de riches, quoi, puisque s'ajoutent (se greffent) à ladite cellule familiale les gens de maison : une gouvernante, un chauffeur, et un professeur d'anglais "à domicile". C'est à ce titre que le fils va entrer, le premier, dans la maison magnifique de la famille riche, sur la recommandation de son copain étudiant (qui y exerçait la même fonction mais a dû partir à l'étranger, et a donc proposé ce rôle à son pote, le chargeant de "surveiller" la jeune fille, le temps qu'il puisse la demander en mariage lorsqu'il rentrera...) Le fils trouvant le boulot plaisant (et gratifiant) va vite trouver un stratagème pour y faire entrer sa soeur, qui va à son tour trouver un moyen de faire entrer le père, qui va faire la même chose pour la mère. Prof d'anglais, art-thérapeute, chauffeur, gouvernante, les voilà tous les quatre désormais dans la place. Qu'on retrouvera en train de se saoûler paisiblement et familialement la gueule au whisky (qu'on soupçonne hors d'âge et hors de prix) dans le gigantesque salon de la famille riche (qui est sortie pour fêter l'anniversaire du petit -et remuant- dernier.). A ce moment-là (ce qu'on pourrait nommer "fin de la première partie") je me suis demandé qu'est-ce qui allait bien pouvoir se passer, quel rebondissement, et quoi de neuf sous le soleil coréen allait bien pouvoir venir éclairer cette plaisante histoire de -effectivement- parasitage.
J'étais loin de me douter...
Jusque là on a souri, on s'es attaché, on s'est réjoui devant la mise en place de ce siphonnage familial (les gentils pauvres démerdards et les riches gentils aussi  trop pleins de morgues -et de pépettes-.)
Car c'est là que le film (re)démarre, "vraiment", pour une (autre) histoire qu'on n'avait pas du tout vu venir, pas forcément aussi réjouissante (quoique), et bam bam bam! (j'adore cette onomatopée), ne va plus s'arrêter, plus vous lâcher, plus vous laisser le temps de prendre votre respiration. Le scénario est... diabolique, et  plus une seconde de répit ne vous sera accordée, ni le temps de rêvasser ou penser à autre chose... Parasite est un film directement politique (et politiquement direct). Puissamment, aussi. (j'aurais pu ajouter quelques autres adverbes). Un film "grand public" (en tout cas, pour une Palme, et il faut encore saluer Monsieur Iñarittu pour la qualité de son palmarès Cannois 2019), mais ni bourrin ni benêt ni racoleur ni putassier, zigzaguant (de plus en plus) entre violence et (oui) tendresse. (je vous recommande tout particulièrement la scène -grandiose- dite "de l'anniversaire dans le jardin" qui en constitue en quel).que sorte l'acmé, le point d'orgue, l'apocalypse.) Je ne veux pas en dire plus, je ne voudrais pas gâcher une miette de votre plaisir de spectateur.
Un film étourdissant, éblouissant, dont on sort complètement entourné, chaviré, tourneboulé. Oui, un film politique en costume de thriller qui, comme les personnages du film, sait parfaitement tromper son monde... Un film contondant (comme les personnages du film, encore une fois), dont le spectateur lambda ne sortira pas indemne. Frappant, dans un maximum de sens (et de manières) du terme. Ca fait souvent mal, mais ça fait du bien (pour le film).
A près Memories of murder, The Host, Mother, Snowpiercer, le réalisateur coréen s'en tire une nouvelle fois (très) haut la main (et on ne peut rêver que de réussir à voir un jour Okja...) et la (suprême) récompense Cannoise obtenue est à la hauteur, non seulement de l'intelligence du film, mais tout autant du bonheur de spectateur qu'il génère.
La vie, c'est comme des vieilles chaussettes qui sèchent...

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jeudi 6 juin 2019

amourrr toujourrrs

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SEULE A MON MARIAGE
de Marta Bergman

Paméla et Bruno. Une rencontre via internet entre un nounours belge et une jeune Rom roumaine. La dernière fois que j'ai vu ce genre de rencontre amoureuse c'était dans Je suis à toi, de David Lambert (programmé dans notre Semaine Belge), où Henry, boulanger belge, rencontrait sur le web (et finissait par héberger) Lucas un crevetton gay argentin (un des premuers rôles de Nahuel Perez Bisacayart). Le principe est ici le même. Pamela débarque en Belgique chez Louis, pleine d'espoirs et d'illusions. Elle débarque chez Bruno, dont elle bouscule pas mal la vie (il est joué par le touchant Tom Vermeir, un des deux frères de Belgica!, autre film de notre bien-aimée Semaine Belge). Elle "oublie" de lui dire qu'elle a une petite fille, restée là-bas, en Roumanie, (qui d'ailleurs n'a pas encore de prénom, c'est juste "bébé"), confiée aux soins (alternés) de sa grand-mère et de Marian, un jeune coq rom (qui rêve vaguement de gloire foot-ballistique).
La première partie du film est strictement roumaine -et documentaire aussi- (où le pays est un peu présenté comme celui d'un -très cinégénique- éternel hiver) où on découvre la vie de Paméla, le manque d'argent, la débrouille, et l'inextinguible énergie qu'elle déploie pour parvenir à ses fins, au but qu'elle s'est fixé : fuir, justement, ce pays, cette vie de galère où il faut encore aller chercher l'eau au puits et où le moindre centime est compté, et réussir à trouver, à l'étranger,  un gentil futur mari qui la respecte (et qui prenne des douches). Elle rêvait d'un français et ce se sera un belge. Un gentil grand nounours un peu mou, un peu timide, qui ne veut pas (n'ose pas) faire l'amour le premier soir "parce qu'il la respecte, et qu'elle n'est pas une marchandise...", dont elle va bousculer le calme et l'organisation de sa petite vie bien pépère.
Tous les deux sont différents, plutôt mal assortis a priori, mais (au début au moins), chacun semble y mettre du sien, et, plus ou moins, faire semblant d'y croire, pour que les choses marchent comme il faut... Comme dans Je suis à toi, le seul point commun entre les deux personnages est qu'ils ont besoin d'amour ("Au secours, j'ai besoin d'amour..." chantait France Gall), Et comme dans Je suis à toi la situation va assez vite se détériorer (de la chanson il restera psurtout le "Au secours...") et les choses devenir difficiles pour chacun des deux... Et le film du coup un peu longuet.
Cette "deuxième partie" du film qui dépérit un peu doucettement comme une (belle) plante qu'on oublierait d'arroser va soudain s'oxygéner et reprendre un peu des couleurs (et du poil de la bête) lorsque la caméra de la réalisatrice va suivre le trajet d'une paire de bottines taille enfant, nous ramenant en Roumanie...
Apartir de ce moment Paméla n'est plus vraiment maîtresse de la situation, malgré son aplomb, son énergie et sa force, et l'enchaînement des événements va la piloter vers une conclusion qu'on n'aurait pas forcément vu venir, en l'état (il sera, une nouvelle fois, question de respect...)
Le film se termine de façon un peu aigre-douce (tout dépend pour qui et de la façon dont on voit les choses...) et le spectateur, du coup, est un peu dans le même état : le cul entre deux chaises, la tête entre deux pays, et le coeur entre deux émotions. Touché.

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mercredi 5 juin 2019

Plátanos y plátanos*

107
LA FLOR Partie 3
de Mariano Llinás

Enfin! Quand même! Pas trop tôt! J'en frétillais quasiment de joie et d'impatience, avec les copines Catherine et Marie, c'était notre troisième épisode de La flor qui s'annonçait, tandis que Dominique, elle, était venue se joindre à nous pour la première fois, en prenant le train en route (elle a une vie trépidante et très remplie).

On attaque, donc de but en blanc, avec l'histoire des espionnes, Partie 3 Episode 3, la suite, à Bruxelles, on retrouve Schneider au téléphone avec Casterman (on les connaît déjà), en français, puis deux mecs qui s'engueulent dans une voiture et qui parlent aussi en français (on les a aperçus de loin au début du même épisode), puis retour en Amérique du sud, où, là aussi, ça parle français (ce qui m'a fait craindre l'espace d'un instant qu'on ne nous ait refourgué une VF, mais non non, pour l'histoire de l'espionne 3 (celle dite "des assassins"), la voix-off est bien argentine (les voix-off d'ailleurs, la masculine et la féminine), et ouf! on se cale donc avec jubilation dans ses charentaises narratives made in argentina et on reprend ses marques dans le récit, ou on essaie, tout du moins, et  on aura ensuite l'histoire de l'espionne 4 (dite "et de Boris"), mais en tournant toujours autour du moment où nos quatre héroïnes sont sur le point de se faire exécuter par les quatre autres, dans cet aéro-club où elles se tiennent depuis le début de l'épisode, quand même. Règlement de comptes à OK Corral, ou presque.

Et pfuit! au bout d'un certain temps, et sur une image qui réunit nos quatre héroïnes chacune face caméra avec un gros flingue (et bam bam bam bam) on passe -radicalement- à autre chose. Episode 4 (au générique duquel on s'aperçoit, si on est un chouïa attentif, que la bande des quatre (actrices) va intervenir plusieurs fois dans la distribution de cet épisode-ci. Des arbres. C'est comme ça que ça commence. Des arbres qu'on voit en plan d'ensemble tandis qu'une voix-off nous les présente (mais on ne comprend pas immédiatement qu'il s'agit d'eux) comme des "vieux voisins méchants"... Cet épisode-ci, dans le descriptif fourni par le distributeur,  est censé être "une mise en abyme" du cinéma... Effectivement on se retrouve en plein milieu d'un tournage, et on y voit effectivement à l'oeuvre un metteur en scène (qui ressemble furieusement à celui de La Flor) aux prises avec ses quatre actrices principales (ressemblant furieusement à celles de La flor), à un moment critique (et paroxystique) du film qu'il a mis en chantier depuis 6 ans déjà, moment où il se demande s'il ne vaudrait pas mieux continuer en filmant des arbres plutôt que ces brujas (sorcières), auxquelles il doit justement présenter ce jour la nouvelle productrice associée, en espérant que la rencontre va bien se passer. Comme le réalisateur de La Flor (mais bon c'est un peu lui, quand même hein) il tient un journal, un carnet dans lequel on le voit régulièrement écrire "en live" (c'est toujours beau pour moi de voir quelqu'un écrire dans un film).

"Effectivement", dans le (jubilatoire) plan-séquence suivant, on ne voit plus les actrices, mais le réalisateur et sa mâle équipe en repérages (et en tournage) au milieu des arbres (mais il sera aussi pas mal question de bananes), avec une histoire qui se joue en avant-scène et une autre en arrière plan,  et j'ai trouvé ça "conceptuellement" très drôle. Puis on reste dans les arbres (des journées entières, hihi) avec plusieurs scènes arboricolement aussi plaisantes que barrées, une avec des têtes de créatures qui semblent espionner l'équipe depuis les troncs, , et une autre (que j'ai trouvée magnifique) avec un arbre à fleurs roses qu'il est difficile, sinon impossible, de filmer correctement (qui s'appelle le lapacho). Où le réalisateur invente la poudre en réalisant qu'on filme mieux un arbre avec un personnage à côté... Mais parallèlement à ce tournage dans le tournage, (et à ces considérations cinématographico-godardiennes ou je ne sais qui) la fiction fictionnante se repointe, avec une femme mystérieuse qui concocte des brouets fumants tout aussi mystérieux, un scientifique qui vient étudier un phénomène mystérieux, quelques sorcières qui prennent mystérieusement la mouche (dont une qui s'envole), une voiture qui tombe mystérieusement en panne (et qu'on retrouvera mystérieusement je ne vous dis pas où, mais vous ne pourrez pas la louper, c'est la dernière image de l'épisode, juste avant le CONTINUARA désormais de rigueur...) Que de mystères que de mystères (et on n'est visiblement pas au bout de nos peines...)

Encore une fois on est dans ce bain de cinéma comme des petits poissons joyeux et frétillants, on était de toute façon déjà conquis d'avance avant de rentrer dans la salle, et quand ça se rallume, on est comme les gosses, on voudrait déjà être à la semaine prochaine!...

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* platanes et bananes, si señor!

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jeudi 30 mai 2019

bourdieu ?

106
LOURDES
de Thierry Demaizière et Alban Teurlay

C'est grâce à Dominique que j'y suis allé (au début je n'en avais pas envie du tout et j'étais juste disposé à ricanasser). J'en sors et je suis sidéré.
Lourdes, je n'y suis jamais allé en vrai (Dieu m'en garde, hihihi), mais je connais déjà un peu par le cinéma, que ce soit dans le pieux car(a)mélisé (Bernadette, de Jean Delannoy), l'observation décalée (Lourdes, de Jessica Hausner),  la satire vitriolée à (gros) boulets rouges et gros sabots (Le Miraculé, de Mocky), ou encore carrément l'ailleurs, l'extrême petit bout de la lorgnette (Lourdes l'hiver de Marie-Claude Treilhou). En gros, d'un côté la religion, et de l'autre côté le commerce. Miracles, prières, grotte, cierges, eau bénite par jerrycans, médailles, messes, et vierges en plastique. Les "marchands du Temple"...
Et les pèlerins. Par trains entiers, auxquels vont s'intéresser les deux réalisateurs. A travers plusieurs personnages emblématiques  qu'on va suivre, de plus ou moins près, tout le temps de ce fameux pèlerinage. Le premier personnage, celui sur qui s'ouvre le film d'ailleurs, et qui nous en met un bon coup derrière les rotules, est celui d'un travesti "d'un certain âge" qui se prostitue au Bois de Boulogne, et vient ici, régulièrement chaque année pour le fameux pèlerinage en question. Cette entrée en matière, déjà, nous place d'emblée à des années-lumière du cliché attendu. Lui succède aussitôt une famille (papa maman deux enfants), dont l'aîné présente un défaut de croissance et dont le plus jeune, à deux ans, souffre d'une maladie rare qui ne devrait pas lui permettre de vivre très longtemps au-delà de, justement, cet âge, tous en train de prier ensemble, car le père et l'ainé vont partir le lendemain à Lourdes pour le salut du plus jeune, qui ne peut se déplacer. Puis le cas d'un homme silencieux qui ne peut s'exprimer qu'en montrant avec son doigt, successivement, chaque lettre des mots de ce qu'il veut exprimer. Puis une adolescente au visage fermé, accompagnée de son père, qui vient comme chaque année pour mettre fin à la fois à sa maladie et au harcèlement scolaire dont elle est victime. Puis un homme atteint de la maladie de Charcot, qui nous décrit la façon inexorable dont son corps se paralyse progressivement, jusqu'à la mort inéluctable que lui a annoncé un médecin deux ans auparavant.
L'énumération des différents personnages pourrait juste évoquer un terrible catalogue à la façon de Toute la misère du monde, faire ricaner certains, et s'apitoyer d'autres. Mais la façon dont les deux réalisateurs nous les présentent, d'abord, puis les suivent (les retrouvent) tout au long du film, au fil des différents "passages obligés" (rituels) de ce pèlerinage, est simplement bouleversante, parce qu'extrêmement respectueux. A la juste distance. A chaque instant. Chacun de ces personnages souffre, à sa façon, chacun(e) est venu là pour chercher quelque chose, chacun(e) va rencontrer d'autres personnes, chacun(e) prie, et chacun, à la fin du film, prendra le même bain (en principe lustral), sur lequel d'aiileurs  se refermera le film, laissant chacun(e) face à son attente et à son discours intérieur (un principe qu'on avait travaillé au théâtre avec Pépin et qui ici fonctionne à merveille).
Je ne suis pas croyant, je suis même un athée fervent, (et c'est drôle, j'avais été prévenu, avant d'entrer, sur le parvis du bôô cinéma, par ma vieille copine Françoise L. que le film était "très catho" (encore plus drôle que cette remarque vienne d'elle car elle l'est, justement, "très catho"...)  mais j'y suis allé, pour vraiment me rendre compte. Et c'est peut-être ce point précis (tout sauf un point de détail, Lourdes, tout de même...) qui me gênait le plus aux entournures, a priori (d'ailleurs la salle, quand je suis entré, était remplie de vieux cathos, justement, pas du tout notre public habituel j'avais le sentiment de m'installer pour une petite messe slonnelle) l'aspect liturgique et religieux du truc , et je me suis comporté comme j'avais pu le faire déjà en voyage, en Inde, par exemple, en écoutant les prières dans une langue que je ne connaissais pas, et j'ai fait comme si le catho était une nouvelle langue étrangère, aux côtés du yiddish, de l'araméen et du sanscrit, que je ne la comprenais pas vraiment. La scénographie et les chants d'un rituel que je ne comprenais pas. Et c'était très bien comme ça.
Thierry Demaizière et Alban Teurlay ont fait un sacré boulot, à la fois dans ce qui est filmé et ce qui est mont(r)é, et à aucun moment je n'ai décroché (je n'ai même pas fermé l'oeil, c'est dire.)
J'ai beaucoup pleuré pendant le film (et je pense que je n'étais pas le seul dans ce cas), car les deux réalisateurs ont choisi de se focaliser sur l'humain, le personnel, l'individuel. L'intime. Et que, face à la foule des malades -et des croyants-, ils ont su faire exister tout ceux qui les entourent, les religieux, certes, mais aussi les médecins, les infirmières, le accompagnants, les auxiliaires de vie, oui les faire exister d'une façon tout aussi forte (avec de la tendresse, avec de l'humour, avec de l'émotion). Avec surtout une grande simplicité qui fait la force incontestable du film.
Rassurez-vous, je n'ai pas connu de révélation mystique ou autre illumination du genre. Athée je suis entré, et athée je suis ressorti, heureusement. Si je me suis converti, c'est juste à l'émotion intense générée par le dispositif. Un film intelligent, bien au-delà des bondieuseries omniprésentes du décor dont il traite. Jamais malveillant, jamais complaisant, jamais voyeur, jamais risible ni grotesque (alors que, grottesque, le sujet l'était, par définition...).
Une très belle réussite.        

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lundi 27 mai 2019

never talk to strangers

105
SIBYL
de Justine Triet

Et un troisième film de Cannes quasiment en temps réel dans le bôô cinéma, hop! Justine Triet, dont j'avais été impressionné par le culot du premier long, La Bataille de Solférino (avec Vincent Macaignechounet d'amour, même s'il n'y jouait pas un personnage très plaisant). Virginie Efira était déjà dans le deuxième (Victoria) où elle interprétait  déjà le rôle-titre, mais il me semble que le film ne m'avait pas entièrement convaincu (peut-être à cause de Vincent Lacoste). Et la revoilà donc -toujours aussi magnifique- (Virginie Efira), à nouveau dans le rôle-titre, aux côtés cette fois d'Adèle Exarchopoulos, de Laure Calamy, de Sandra Huller (l'actrice de Toni Erdmann) pour les dames, et, côté garçons, de Gaspard Ulliel, de Niels Schneider, de Paul Hamy, d'Arthur Harari, tous déjà aimé(e)s auparavant dans un film ou dans un autre, donc autant dire qu'on est dans de beaux draps (de très beaux draps, même).
C'est l'histoire de Sibyl une écrivaine qui est devenue psy, mais qui voudrait se remettre à écrire, et commence un roman avec l'aide -involontaire-, de Margot, une jeune fille paumée qui vient, justement, un soir à l'improviste, demander son aide, une jeune actrice, enceinte d'un acteur, avec lequel elle est en train de jouer dans un film dont la réalisatrice n'est autre que la maîtresse dudit acteur. La jeune Margot se demande si elle va garder l'enfant ou pas. Sibyl va se plonger dans son histoire et la faire devenir sienne.
Ce qui impressionne, d'abord, c'est la matière du film ("l'étoffe dont les rêves sont faits" dirait Shakespeare), la façon dont c'est fait, dont les événements les souvenirs (et les regrets aussi) sont tissés ensemble (le montage est virtuose), assemblés en une sorte de paysage mental (ce qu'on fait, ce qu'on a fait, ce qu'on voudrait faire, ce qu'on ne peut pas faire...), conçu autant comme  un trajet qu'un voyage immobile (comme le film sait louvoyer entre drame et comédie, ou, mieux, figuration et abstraction). Une tapisserie très moderne (contemporaine), et, en même temps, usant de thèmes furieusement romanesques, au service d'une narration complexe (mais, finalement, pas tant que ça) celle de l'histoire de Sibyl comme chatoyante toile de fond, dans laquelle seraient inclus (enchassés) une multitude de fragments narratifs mémoriels ou oniriques (les détails, les images qui reviennent dans la tête) en éclats de miroirs, parfois polis, parfois tranchants.
J'ai toujours eu un gros faible pour les films avec un film dans le film, et voilà donc une seconde raison pour moi de m'enticher de Sibyl (plus j'y pense, plus je me dis que le choix de ce prénom est tout sauf anodin). Le film du film s'appelle Never talk to strangers, semble être l'histoire d'une rencontre amoureuse entre un homme et une femme ("Boy meets girl" dirait Hitchcock) et semble aussi passionné/passionnel que celui qui est en train de se jouer "en vrai" entre les différents protagonistes (car le scénario, astucieux, va faire en sorte que Sibyl  se retrouve parachutée en plein tournage (qui a lieu, tiens tiens, sur l'ile-volcan de Stromboli, qui abrita déjà par le passé de somptueuses (et sulfureuses) passions cinématographiques) et va devoir endosser plusieurs rôles consécutifs.
Le film est conçu comme un triptyque (avant le film / le film / après le film) où l'épilogue ("dix mois plus tard") pourrait sembler a priori un poil casse-gueule mais permet à Justine Triet de prouver quelle réalisatrice intelligente et douée elle est.
Virginie Efira est... somptueuse, et irradie solairement le film. Elle a dit, sur allocinoche qu'elle était prête à tout jouer pour Justine Triet, et elle le montre. Et c'est bluffant. Vraiment (j'avoue avoir espéré un instant pour elle un prix d'interprétation à Cannes 2019,  que nenni, mais bon, il y a encore les César, n'est-ce pas?). Encore un sacré beau portrait de femme, en tout cas. Dont on ne ressort pas forcément indemne (attention, des fois ça coupe...)

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dimanche 26 mai 2019

odeur de jasmin de pisse et de brise de soir d'été

104
DOULEUR ET GLOIRE
de Pedro Almodovar

Séance en VO dans la petite salle 1 du bôô cinéma, et du coup "soirée entre copines"... Aiguillonné par une bande-annonce en VF dans ce même bôô cinéma, parfaitement épouvantable, (aussi mal doublée que ces poussiéreuses séries télé au kilomètre diffusées l'après-midi et que personne ne regarde) et par le titre aussi, qui, dans le même ordre d'idée, faisait soudain résonner pour moi le générique de Chateauvallon ("Puissance et glooooooooire..." ah Herbert Léonard...), j'avais donc décidément envie de rendre justice au film, de savoir comment sonnait le vrai.
Almodovar, je le suis et je l'aime depuis... pfouh! Femmes au bord la crise de nerfs (1989) ou, mieux (encore plus vieux, mais vu plus tard) Matador, en 1986 (où le jeune Antonio Banderas allongé en slip sur un lit sinuait en murmurant Folla me...). C'est dire si nous sommes un vieux couple cinématographique... On se retrouve régulièrement. Mais voir un film d'Almodovar en VF serait  au-dessus de mes forces. Serait pour moi un acte injustifiable, un sommet d'ineptie et de mauvais goût. Une hérésie!  Et comme d'autre part, les lointains échos cannois, portés par le sirocco et le chant des sirènes des médias, étaient plutôt louangeurs... Vamos, donc! On s'y est donc retrouvé, avec Catherine et Manue.
Premier constat : Antonio Banderas vieillit excellemment (divinement). Comme un grand cru il se bonifie en prenant de l'âge, et semblerait là au summum de sa maturité virile - même si  j'avoue l'avoir un peu délaissé lors de sa carrière américaine et ne plus l'avoir vu à l'écran depuis un bail- (Almodovar ne se choisit quand même pas n'importe qui comme alter ego, hein, de même qu'il ne choisit pas n'importe qui pour jouer sa maman de quand il est petit, hein, rien de moins que la splendide Penélope Cruz, elle aussi au mieux de sa forme...) Le début dans la piscine est magnifique : Banderas/Almodovar entre deux eaux...
C'est l'histoire d'un réalisateur espagnol gay, arrivé à un point de sa carrière où il ne tourne plus et ne peut plus envisager de ne plus tourner, qui va alors rencontrer (retrouver) son passé sous les traits d'un acteur avec qui il avait tourné un film, Sabor, (qu'on va reprendre à la Cinémathèque en copie neuve), acteur avec qui il s'était brouillé après ledit film. Il va retrouver le comédien en question, vingt ans après, celui à qui il reprochait de trop se droguer (le caballo, en español, c'est l'héroïne) et ces retrouvailles vont, irniquement, se révéler l'occasion pour le réalisateur de mettre le pied à l'étrier (du caballo, justement) et se mettre à consommer muchas drogas. (Aïe). Et partir à la dérive. (J'ai touché le fond de la piscine..., chantait Adjani il y a longtemps).
Le film procède, joliment (mais c'est une habitude chez ce cher Pedro) par sauts dans le temps, allers-retours plutôt, depuis l'enfance du réalisateur jusqu'à l'ici et maintenant. Souvenirs souvenirs. C'est, comme toujours chez Almo, un film d'amour, un film qui parle d'amour, amour des hommes bien sûr (on en verra au moins trois spécimens), amour filial (deux versions du personnages de la mère), amour tout court.
La construction en est donc plutôt complexe, mais, si le temps dérive, va et vient, flue et reflue, le spectateur n'est jamais perdu dans la chronologie. D'autant qu'on retrouve, ça et là, des éléments glanés, aussi ça et là dans la filmographie almodovarienne (les lavandières, l'école des curés, la mère et son fils, les retrouvailles) placés comme autant de tendres clins d'yeux. Almodovar se regarde en train de se regarder, et c'est extrêmement attendrissant (et puis j'adore tous ces machos qui n'arrêtent pas de se donner affectueusement du maricon (pédé) quand ils s'étreignent).
Et le plaisir d'entendre parler en espagnol en rajoute encore au plaisir tout court (enfin, pas si court que ça en fin de compte hihihi).
C'est toujours pareil entre nous (Almodovar et moi) : je vais voir chacun de ses films, j'y prends énormément de plaisir, mais, bizarrement, je ne suis jamais vraiment touché. Et Douleur et gloire m'a procuré exactement les mêmes sensations : Énormément de plaisir de spectateur (pour des raisons variées et diverses, et, vous, me connaissez, -on ne se refait pas-, notamment, vers la fin, une splendide QV -il est vraiment trop mimi cet albañil!-), une sensation bienfaisante qui perdure à la sortie de la salle mais va ensuite s'estomper et finir pfuit! par s'évanouir. Oui, j'adore mais il ne m'en reste rien (et je serais bien incapable d'expliquer pourquoi).
Tiens, c'est beau comme la brume sur les prés au petit matin.

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ps : (juste après la cérémonie de clôture de Cannes 2019) Almodovar n'a pas été primé, mais Banderas si!

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